Zones d’ombres au Mali
Article mis en ligne le 30 août 2013
dernière modification le 27 octobre 2013
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Survie* est une association fondée en 1984 par François-Xavier Verschave avec pour objectifs : lutter contre la Françafrique et le néocolonialisme, combattre la banalisation du génocide rwandais, développer la solidarité internationale par la promotion des biens publics... Forte de vingt-cinq groupes locaux et de 1 700 adhérents, elle mène des campagnes d’actions directes nonviolentes, publie Billets d’Afrique et vient d’éditer un livre éclairant sur la France en guerre au Mali**.

LE GROUPE de travail à l’initiative de cet ouvrage détaille en chapitres courts et précis les prémices de l’effondrement de l’apparente stabilité de l’État malien, les aspects géopolitiques de la région, les antécédents de l’ingérence française et les impasses liées au choix de l’intervention armée.

Au-delà d’une médiatisation orientée du conflit et des images d’Épinal en France, il convient de se souvenir que notre bon pays veut conserver ses prérogatives sur le Sahara et son approvisionnement en matières stratégiques (dont l’uranium).

Au lendemain de l’indépendance du Mali (22 septembre 1960), le premier président Modibo Keita affiche une volonté « socialiste » d’émancipation de la tutelle de l’ancien colonisateur. Il exige le départ des troupes françaises (1961), sort le Mali du Franc CFA et créé le Franc malien.

Surprise, il est renversé en 1968 par un coup d’état militaire du général Moussa Traoré, qui bénéficie d’un soutien français indéfectible jusqu’en 1991. Le Mali revient dans le giron de Jacques Foccart, qui fait main basse sur les richesses de cette région stratégique de l’Afrique.

Les accords de coopération militaire franco-maliens de 1985, comme ceux avec le Niger, visent à mettre en place une armée régulière incapable de faire face seule à d’éventuels conflits, restant à la botte des instructeurs français et de nos marchands d’armes. Il s’agit de les obliger à faire appel à l’aide du colonisateur en cas de difficultés, offrant ainsi l’occasion de nouvelles ingérences « légitimes » aux yeux de la communauté internationale.

Voilà qui explique en partie la débandade de l’armée malienne, face à des attaques de rebelles du Nord, mieux armés et mieux ravitaillés.

Ce livre bat en brèche la simplification et la désinformation au sujet des luttes touaregs, en expliquant la pluralité des rébellions, loin de la caricature de terroristes islamistes salafistes.

Il alerte sur la réalité des objectifs de l’intervention militaire, à savoir :

-  Appuyer la nécessité de préserver le budget de l’armée française et de conserver des forces pré-positionnées en Afrique (1 000 soldats vont stationner au Mali, appuyés par les 12 000 de la Misma) ;

-  Mettre sous tutelle un pays qui, depuis 2005, tentait de prendre ses distances avec l’ancien colonisateur : rupture du contrat Bouygues de distribution d’électricité, refus de signer les accords de réadmission des migrants maliens expulsés (2009)...

-  Imposer une caricature de démocratie avec les élections de juillet, dans un État en déliquescence, alors que 500 000 habitants du Nord sont réfugiés dans les pays limitrophes.

Le conflit « religieux » est loin d’être réglé par l’intervention des troupes françaises. Les plus radicaux des islamistes sont en fuite (dont Lyad az Ghali, leader historique d’Ansar Dine). Le MNLA, à l’origine du conflit en 2012, n’a pas déposé les armes, mais seulement signé un cessez-le-feu. Les dirigeants français l’imposent comme seul interlocuteur sur la question du Nord Mali, dans le mépris le plus total des autres peuples d’une région représentant plus des deux-tiers de la surface du pays (mais seulement un tiers de la population, la majorité étant des ethnies du Sud, Peuls et Songhaï).

L’avenir est menacé par cette ignorance volontaire d’acteurs majeurs de la société civile locale. Cette « paix des armes » est condamnée à céder à nouveau devant les violences identitaires et les incompétences politiques, tant maliennes que françaises.

Comme d’habitude les vrais vainqueurs sont les profiteurs de guerre. Fiers d’eux, identifiables et se proclamant humanistes, les charognards se gavent : 3,25 milliards d’euros sont prêtés au Mali par les bailleurs de fonds européens (enracinement de la dette envers les pays du Nord). Les affairistes français reviennent au galop, tel Michel Roussin, conseiller à la présidence d’EdF. Avec cet ancien barbouze en Afrique, bras droit de Jacques Chirac à la mairie de Paris (fusible d’affaires de corruption), ex vice-président du groupe Bolloré (grand parrain actuel de la Françafrique), et qui a été président du comité Afrique du Medef, le Mali est entre de bonnes mains !

Enfin, bien sûr, réapparaissent les criminels habituels : EADS, Securicom (dirigée par un général français), etc.

Quant au contribuable français, fier de son armée, il paiera les dépenses : l’intervention des « glorieux » pioupious coûte un million d’euros par jour.

Pascal Dereudre

* Survie France, 107, boulevard de Magenta, 75010 Paris, www.survie.org

** La France en guerre au Mali, enjeux et zones d’ombres, édition Tribord, collection Flibuste, 7 €.

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