Camus : un mythe décisif
Article mis en ligne le 21 octobre 2013
dernière modification le 31 octobre 2013

par la rédaction
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Lors du congrès de l’Union pacifiste, tenu en Avignon les 12 et 13 octobre derniers, Yves Le Car a accueilli les participants avec ce texte de bienvenue :

Congrès en Avignon

Le 12 octobre est une date importante... et récurrente. Depuis le 12 octobre 1492, où un certain colon/Colomb Christophe est allé coloniser, christianiser, civiliser les Indiens, les sortir de leur réserve, sans savoir que six siècles plus tard il y aurait toujours, un peu partout dans le monde , ancien et nouveau réunis, d’autres sortes d’Indiens, d’autres exclus, d’autres sauvages, d’autres parias dans leurs réserves ; jusqu’au 12 octobre 1968, aux jeux olympiques de Mexico où les athlètes noirs lèvent le poing, baissent les yeux devant le drapeau américain, sans savoir que quarante-cinq ans plus tard un Noir occupera la Maison Blanche (et la place de maître du monde), recevra, après Martin Luther King, mais hélas à l’instar d’autres stars marchands d’armes, le Prix Nobel ... de la Paix, s’il vous plaît... Entre ces deux dates, il y a le 12 octobre 1860, qui voit naître Emile Pouget, le Père Peinard... Et le 12 octobre 1924, qui voit mourir Anatole France. Anatole France qui, dans une lettre à Marcel Cachin, fondateur du parti communiste, écrivait : " On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour des industriels. "

Anatole France s’appelait en réalité Anatole Thibault, et l’homonymie avec le personnage culte de Roger Martin du Gard n’est pas pour nous déplaire, et n’aurait pas déplu à l’intéressé, s’il avait eu le temps de découvrir cette œuvre. Un autre point commun entre les deux auteurs est le prix Nobel de littérature que le premier obtient en 1921, le second en 1927 (avant Gide en 37 et Camus en 47). Dans La vie en fleur, ce même Anatole écrivait : " Monsieur Dubois demanda à Madame Nozière quel était le jour le plus funeste de l’Histoire. Madame Nozière ne le savait pas. C’est, lui dit monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque. " Évidemment, Anatole France parle avant le nazisme, avant le stalinisme, avant Hiroshima. Avant le XXIe siècle où les temps n’ont pas changé. Où la science, l’art et la civilisation reculent toujours devant la barbarie. Des jours funestes, il y en eut d’autres, il y en a d’autres. Des jours funestes, c’est chaque fois que la science, l’art et la civilisation reculent devant la barbarie. Supplantés par l’incon-science, l’ar...me, la militarisation. Des jours funestes, c’est chaque fois qu’un ministre, sous quelque gouvernement que ce soit, préfère détruire un camp insalubre où vivent des enfants, des femmes, des hommes, des êtres humains ; les chassant vers plus de sordide, plutôt que de les accueillir, les recueillir, les soigner, les reconstruire, et reconstruire des habitations dignes de ce nom, dignes, et des conditions décentes. Il est décidément plus facile d’intervenir, armés, à l’extérieur, en Zorro vengeur, qu’à l’intérieur, en roseau pensant, et pansant !

Anatole France aurait pu faire sienne la réaction d’Albert Camus, le 6 août 1945 ; "la civilisation vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie." Hélas, y a-t-il, en ce domaine, un dernier degré ?

Le " combat " de Camus

Vingt ans après, non pas chez Dumas, mais dans l’Histoire, non pas dans la fiction mais dans le réel, vingt ans après la mort d’Anatole France, jour pour jour, un autre 12 octobre, un autre aujourd’hui, le 12 octobre 1944, Albert Camus écrivait, dans Combat  :

" On parle beaucoup d’ordre, en ce moment. C’est que l’ordre est une bonne chose et nous en avons beaucoup manqué. À vrai dire, les hommes de notre génération ne l’ont jamais connu et ils en ont une sorte de nostalgie qui leur ferait faire beaucoup d’imprudence s’ils n’avaient pas en même temps la certitude que l’ordre doit se confondre avec la vérité. Cela les rend un peu méfiants, et délicats, sur les échantillons d’ordre qu’on leur propose.

Car l’ordre est aussi une notion obscure. Il en est de plusieurs sortes. Il y a celui qui continue de régner à Varsovie, il y a celui qui cache le désordre et celui, cher à Goethe, qui s’oppose à la justice. Il y a encore cet ordre supérieur des cœurs et des consciences qui s’appelle l’amour et cet ordre sanglant, où l’homme se nie lui-même, et qui prend ses pouvoirs dans la haine.

Le résultat, c’est qu’on ne peut invoquer la nécessité de l’ordre pour imposer ses volontés... Ce n’est pas l’ordre qui renforce la justice, c’est la justice qui donne sa certitude à l’ordre. "

Et Camus ajoute, c’est là que nous le sentons des nôtres :

" Personne autant que nous ne peut désirer cet ordre supérieur où, dans une nation en paix avec elle-même et avec son destin, chacun aura sa part de travail et de loisirs, où l’ouvrier pourra œuvrer sans amertume et sans envie, où l’artiste pourra créer sans être tourmenté par le malheur de l’homme, où chaque être enfin pourra réfléchir, dans le silence du cœur, à sa propre condition. "

Camus est des nôtres. Camus, philosophe pour Terminales, comme le qualifiait un imbécile d’écrivain ignoré des terminales comme des primaires ! Mais si l’on apprenait, avant même les Terminales, si l’on apprenait à penser, à philosopher, à écrire, à être, à partir de modèles comme Camus, alors nous aurions probablement des élèves, des étudiants, des citoyens, des individus, des humains, plus sains, plus sensés, plus équilibrés. Camus, lisible en Terminale, oui, contrairement à bien des philosophes soporifiques grâce auxquels la philosophie, et au-delà l’enseignement, sont rébarbatifs. Camus est des nôtres, nous le rejoignons dans cette notion de l’ordre et de la justice, lui qui eut cette belle phrase tant controversée parce que mal comprise : " entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. " Qui ne choisit pas sa mère, c’est-à-dire sa vie, c’est -à-dire LA vie, lorsque ce qui est censé représenter la justice consiste en un écartèlement entre deux parties de soi, lorsque ce qu’on appelle justice se défend par le sang, par l’horreur, par la boucherie ? ! Camus est des nôtres, ce philosophe de l’Absurde (AB...sence du père ; SURD...ité de la mère / ABsence de sens ; SURDité de la Raison... Absence de SENS en effet, ce sens de la vie que cherchait Camus, ce sens qu’il n’ a pas trouvé, laissant sur la route de SENS, un certain 4 janvier, un PREMIER HOMME inachevé, un premier homme qu’il nous appartient, à nous tous aujourd’hui, d’enfanter, de tenter d’enfanter... et je suis sûr qu’à l’heure de commémorer non seulement son centenaire, le 7 novembre, mais un autre centenaire, centenaire de la grande boucherie, de la grande injustice, du grand désordre de 1914, qui le fit orphelin avant même qu’il n’ait eu le temps de connaître son père, Camus ferait le même bilan que nous :
- la boucherie appelée première guerre mondiale ;
- la suivante, autre barbarie, sa petite sœur, sa petite fille plutôt puisqu’elle en émane ;
- entre les deux une période qu’on ne peut guère appeler la paix ;
- deux bombes atomiques ;
- quelques génocides : peuple juif, peuple arménien, peuple rwandais, peuple tibétain, j’en oublie évidemment, dont le peuple rom que d’aucuns voudraient bien voir disparaître...
- quelques catastrophes dites naturelles (Tchernobyl/Fukushima/Tsunami) ;
- quelques guerres coloniales : Algérie, Indochine...
- plusieurs soutiens ou mises en place de dictatures ;
- Staline, Hitler, Franco, Mao, Pol Pot, Bokassa, etc. ;
- le Golfe, le Mali, le Béni....oui oui...

Une guerre de cent ans mais pas un temps sans guerre

Et des prix Nobel de la Paix, qui mettent à prix nos belles paix, s’il vous plaît, aux principaux responsables des guerres, aux principaux chefs d’armée. Le dernier couronne une lutte non pas contre toutes les armes, mais contre les armes chimiques (et encore, dans un certain contexte) reconnaissant par déduction la validité, l’opportunité des autres armes, dites classiques.
Je lirai ce soir quelques textes de Camus (ce soir, c’était celui du Congrès). Et un extrait de la lettre aux paysans, écrite par Giono, un autre pacifiste ; tous deux furent des soutiens de Louis Lecoin ; tous deux ont signé le tract « Paix immédiate ». Et c’est en janvier 1939, au salon de lecture d’Alger républicain, que Camus fait cette lecture du texte de Giono : " Cette petite brochure de Giono s’adresse aux paysans et, par certains de ses accents, constitue un réquisitoire violent contre l’ouvrier. On en jugerait mal cependant si l’on ne savait pas que dans le dernier numéro des Cahiers du Contadour Giono a précisé que, devant les événements de septembre 38, désespérant de la classe ouvrière, il s’est adressé aux paysans comme au dernier espoir des hommes pacifiques.

Je ne sais si cette révolution individuelle et non violente dont parle Giono est possible. Mais je sais qu’aucune n’est possible si elle n’a commencé dans le cœur et l’esprit de ceux qui comptent la faire. "

C’est bien notre idée. Et les citations d’Albert Camus qui vont dans le même sens rempliraient des exemplaires de notre journal. Je finirai par celle-ci : " La non-violence, qu’on prétend si souvent tourner en dérision, s’est révélée en maints cas très efficace alors que la résistance armée a manqué le plus souvent son but. L’importance du mouvement de Gandhi, à cet égard, n’est plus à dire. "

C’est bien pourquoi nous sommes encore présents aujourd’hui. Merci à toutes, à tous. Merci d’y croire !

Yves Le Car

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