Les 50 ans du statut des objecteurs
LOUIS LECOIN
Article mis en ligne le 27 décembre 2013
dernière modification le 23 octobre 2017

par la rédaction
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En 1957, les objecteurs sont encore condamnés à des peines de prison de trois ans en trois ans jusqu’à neuf années, douze pour quelques-uns. Certains se sont mariés alors qu’ils étaient emprisonnés, enchaînés à deux gendarmes pour aller à la mairie. Beaucoup ont été réformés pour tuberculose, certains en sont morts ; ils ont connu le cachot dans des forteresses dans des conditions inhumaines. Les États ont toujours été très féroces à l’égard des réfractaires.

Louis Lecoin, qui a connu la prison pendant de longues années, ne supporte pas le traitement fait aux objecteurs. C’est pour lui une injustice inacceptable. Devant l’ignorance ou l’indifférence, il faut dénoncer cette situation. Qu’ils soient anarchistes, libres-penseurs, protestants, catholiques ou Témoins de Jéhovah pour la majorité, il faut les secourir.

Alors en Provence, se trouvant veuf, il laisse sa revue Défense de l’homme à son ami Louis Dorlet, et monte à Paris.

Il engage alors une grande campagne et crée le Comité de secours aux objecteurs de conscience avec l’appui de nombreuses personnalités, notamment : Albert Camus, Georges Brassens, Théodore Monod, René Dumont, le pasteur Henri Roser, l’abbé Pierre, Lanza del Vasto, Yves Montand, Simone Signoret, Jean Giono, Jean Cocteau, Henri Jeanson, Elise et Célestin Freinet, André Lorulot, Daniel Guérin, Maurice Joyeux, André Maurois, les avocats Jean Gauchon et Jean-Jacques de Félice...
Il fonde le journal Liberté dont le but est la libération des objecteurs. Pour lancer ce journal, il reçoit des dons, mais il aussi besoin d’un prêt. Il va trouver Georges Brassens et lui fait part de son projet. Brassens s’assied à la table et rédige un chèque dont la somme est qualifiée de "rondelette". Puis Lecoin s’assied à la table et rédige une lettre. "Qu’est-ce que tu écris ? -Une reconnaissance de dette - Mais j’ai confiance en toi - Et s’il m’arrivait quelque chose ? - Crois-tu que s’il t’arrivait quelque chose c’est mon argent que je regretterais ?" répond Brassens.

Il fait de nombreuses démarches, informe le public et les députés, fait présenter au gouvernement un projet de loi rédigé par Albert Camus.

Parallèlement, des associations agissent pour le soutien des objecteurs et demandent un statut :

- Le Mouvement International de la Réconciliation (MIR), avec les pasteurs Philippe Vernier, Henri Roser, André et Magda Trocmé qui ont sauvé des milliers d’enfants juifs pendant l’occupation au Chambon-sur-Lignon.

- Le Service Civil International (SCI), qui réclame l’affectation des objecteurs, et certains sont arrêtés sur des chantiers, avec Étienne Reclus petit neveu d’Élisée Reclus.

- L’Union Pacifiste de France (UPF), dont fait partie Louis Lecoin, avec Félicien Challaye, May Picqueray, Jean Gauchon, Maurice Laisant, Émile Véran qui soutient personnellement les emprisonnés.

- La Ligue d’Action Pacifiste (LAP), section française de l’Internationale des Résistants à la Guerre (IRG), qui publie régulièrement la liste des objecteurs emprisonnés dans le monde, avec Louis Simon, gendre du philosophe anarchiste Han Ryner, et Pierre Martin.
La LAP fusionne en 1966 avec l’UPF qui devient la section française de l’IRG.

- L’ Action Civique Non Violente (ACNV), issue de la Communauté de l’Arche de Lanza del Vasto, animée par Joseph Pyronnet. L’ACNV organise des manifestations contre les camps de rétention, contre la guerre d’Algérie, et pour un statut des objecteurs. Une quarantaine d’objecteurs participent aux manifestations, ils se font arrêter et s’appellent tous du nom de l’objecteur recherché, avant d’être incarcérés. Ils acceptent tous de se conformer à l’action non violente, y compris les deux anarchistes.

Tout cela fait beaucoup de bruit au moment de la guerre d’Algérie. Mais le statut n’avance pas, et les objecteurs sont toujours emprisonnés.

En juin 1962, à 74 ans, le gouvernement faisant la sourde oreille, Louis Lecoin entame une grève de la faim qui dure vingt-deux jours. Hospitalisé de force à Bichat, des centaines de personnes très inquiètes manifestent devant l’hôpital :"Un statut pour les OC", "Sauvez Lecoin". De Gaulle dit :"je ne laisserai pas mourir Lecoin", et promet un statut. Lecoin, décidé à aller jusqu’au bout, peut alors arrêter sa grève de la faim. C’est le seul homme à avoir fait plier le général. Il est vrai que ce dernier avait déclaré : "Il y a deux sortes de soldats, les engagés volontaires et les objecteurs de conscience".

Il faut attendre le 21 décembre 1963 pour qu’un statut soit enfin voté. Michel Debré le torpille à l’Assemblée nationale, et il ne ressemble guère aux propositions. La durée du service civil est du double de celle du service militaire, soit trois ans, il s’effectue avec la protection civile paramilitaire. Mais le statut a le mérite d’exister, il est une brèche qui donnera lieu à de nettes améliorations. Trois cents objecteurs sont enfin libérés des prisons.

L’année suivante, c’est la Belgique qui gagne son statut, grâce à l’action de Jean van Lierde. La France est en retard par rapport à d’autres pays européens : la Grande-Bretagne en 1916, en pleine guerre, le Danemark en 1917, la Russie en 1919, accordé par Lénine puis abrogé par Staline, la Suède en 1920, la Norvège en 1922, les Pays-Bas en 1923, la Finlande en 1931... La nouvelle constitution allemande en 1945 stipule : "Nul ne peut être contraint à porter les armes contre sa conscience."

Maurice Montet

Actus



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