"Instituteurs et institutrices pacifistes face à la guerre"
Article mis en ligne le 5 juillet 2015
dernière modification le 16 novembre 2015
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Un ami nous signale la parution, sur L’Émancipation syndicale et pédagogique du 4/06/2014, d’un dossier se référant au conflit mondial de 14-18.

Cet article concernant les instituteurs et institutrices face à la guerre vient donc s’insérer naturellement dans cette rubrique "Éducation".

Les autres articles trouveront leur place dans d’autres rubriques du site.

Bonne lecture...

En juillet 1914, la Fédération nationale des syndicats d’instituteurs et d’institutrices (FNSI) se remettait à peine du “scandale de Chambéry” qui avait failli provoquer sa disparition. Deux ans auparavant, son congrès, réuni à Chambéry, avait en effet décidé de verser chaque mois un petit pécule, “le sou du soldat”, à ses syndiqués appelés sous les drapeaux comme cela se faisait déjà dans beaucoup de syndicats de la CGT.

Cette initiative servit de prétexte à une bonne partie de la presse pour déclencher une violente campagne contre la FNSI accusée d’antimilitarisme et d’antipatriotisme. Ses syndicats, considérés comme illégaux, le droit syndical n’ayant pas été reconnu aux fonctionnaires, furent sommés de se dissoudre par le ministre de l’Instruction publique. Certains obtempérèrent, les autres firent souvent l’objet de poursuites judiciaires et leurs responsables de sanctions administratives. La FNSI vacilla dans un premier temps, puis la résistance s’organisa. Ses avocats temporisèrent, multiplièrent les demandes de renvois si bien que le gouvernement Poincaré, à l’approche des élections de 1914, décida de calmer le jeu et, en novembre 1912, de mettre un terme aux poursuites.

Une fédération ébranlée...

La FNSI avait préservé son existence, mais des syndicats avaient disparu dans la tourmente, des adhérents l’avaient abandonnée. En revanche, la plupart de ses militant-e-s n’avaient cédé ni aux menaces, ni aux pressions et avaient su faire face à la vindicte d’une bonne partie de l’opinion publique. Et même la répression n’était pas parvenue à entamer leur détermination à faire vivre leurs syndicats au sein du mouvement ouvrier, et à leur faire abandonner leurs convictions syndicalistes révolutionnaires.

Il n’est donc pas surprenant que beaucoup d’entre elles/eux se soient trouvé-e-s quelques mois plus tard parmi les rares militant-e-s à ne pas se laisser submerger par la surenchère nationaliste qui a suivi la déclaration de guerre.

La Fédération combattit par la suite la "loi des trois ans" et son organe, L’École Émancipée, attira l’attention sur l’accumulation des menaces de guerre. Mais "le cataclysme" de l’été 1914 "ne fut prévu par personne avec une pareille précision. Il surprit tout le monde" [1].

"La mobilisation s’abattit soudain, le 2 août. Elle désagrégea d’un coup nos syndicats, en leur enlevant pour eux, comme pour toutes les organisations et tous les individus, les garanties légales". De même, le brusque ralliement des dirigeants de la CGT et du Parti socialiste à l’Union sacrée les laissa complètement désemparés. Beaucoup furent mobilisés ; d’autres furent emportés par la vague chauvine et guerrière. Quant aux "militants épars qui ne voulaient pas se renier", ils durent "passer un an environ à se rechercher, à se rassembler pour tenter de remonter le courant" [2]. Les deux membres du bureau fédéral encore présents à Paris, Hélène Brion et Fernand Loriot, commencèrent par s’opposer à toute action pacifiste au nom des nécessités de la "défense nationale". Seule L’École Émancipée servit de point d’appui et de ralliement à ceux qui, malgré tous les obstacles, n’entendaient pas renoncer à leur combat pacifiste et internationaliste, ce qui lui valut d’être suspendue par la censure militaire dès la fin du mois d’octobre. Mais les militants marseillais responsables de sa publication, essentiellement Ismaël Audoye et Louis Lafosse, firent très rapidement reparaître l’hebdomadaire de la FNSI d’abord sous le titre de L’École puis sous celui de L’École de la Fédération.

...mais qui ne cède pas à l’Union sacrée

Ce ne fut que le 13 juin 1915 que put se tenir à Tours, à l’initiative de Marie Mayoux, une première réunion de militants opposés à l’Union sacrée. Ils obtinrent du bureau fédéral la tenue d’une conférence pendant les vacances la veille de celle que la direction de la CGT s’était enfin décidée à convoquer. Le 14 août, une trentaine de délégués représentant 16 syndicats se réunirent et décidèrent de transformer cette conférence en véritable congrès. Le débat sur la guerre fut long, passionné et parfois tendu. Mais finalement une nette majorité se dégagea en faveur des thèses pacifistes, comme en témoigne la déclaration qu’ils adoptèrent avant de se séparer :

"Les institutrices et instituteurs syndiqués réunis en conférence le 14 août 1915 décident de présenter le 15 août au congrès de la CGT la déclaration suivante :

La réunion considérant :

- que les peuples ont été entraînés à la guerre sans que leurs intérêts soient opposés,bien au contraire,

- que la guerre actuelle fait et fera leur malheur commun et que la tâche des véritables amis des peuples doit être d’essayer de la faire cesser le plus promptement possible,

- que si les empires centraux font figure d’oppresseurs, la cause profonde d’une pareille calamité est dans le défaut d’entente des masses populaires qui n’ont pas su s’opposer à l’exaspération des appétits capitalistes et qui ont fait abandon de leur sort entre les mains de représentants plus ou moins désintéressés,

- que le remède est dans leur union, dans la reconstruction de l’Internationale,

- qu’une fraction de la social-démocratie allemande semble toute disposée à accepter
une entente et que des fractions socialistes de divers pays sont dans cet état d’esprit.

1) La réunion donne mandat à ses délégués au congrès de la CGT de réclamer de cette organisation une action pour l’entente immédiate avec les organisations ouvrières des pays belligérants et neutres en vue de mener au rétablissement de la paix, paix qui garantira les droits des prolétariats.

2) La réunion invite tous les instituteurs syndiqués faisant partie des groupements
socialistes à faire dans leur milieu une active propagande pour que le PS français suive la ligne de conduite tracée à Essen.

3) La réunion invite la rédaction de nos journaux avancés à travailler dans le même
sens et déclare préférer voir ces publications paraître en partie en blanc plutôt que de les voir se soumettre aux exigences du Pouvoir.
"

Au premier rang contre la guerre

Hélène Brion et Fernand Loriot se rallièrent à cette orientation. Dès lors, la Fédération se rangea au premier rang de la minorité pacifiste de la CGT et combattit envers et contre pour la paix par l’action du mouvement ouvrier international jusqu’à la fin de la guerre. "Une seule fédération corporative est restée fidèle durant la guerre à
l’internationalisme ouvrier, a pu écrire Pierre Monatte en 1922 en évoquant la FNSI, prouvant ainsi la vigueur de son esprit révolutionnaire, et elle a publié, en dépit des difficultés de tout ordre, un hebdomadaire de 16 et 24 pages, prouvant par là ses qualités de méthode et d’administration
" [3]. Elle refusa de suivre Merrheim quand celui-ci se rallia progressivement à la majorité confédérale à partir de
décembre 1917. Cette attitude intransigeante valut à nombre de ses militants poursuites judiciaires, emprisonnements, révocations, déplacements d’office et autres sanctions administratives, surtout après la publication par les époux Mayoux de leur brochure Les Instituteurs syndiqués et la guerre parue en mai 1917.

Hélène Brion, devenue secrétaire "par intérim" du bureau fédéral en août 1914, fut condamnée à trois ans de prison avec sursis par le conseil de guerre de Paris et
révoquée immédiatement après. Six autres militant-e-s subirent le même sort.
L’action des instituteurs/trices en faveur de la paix s’est aussi manifestée dans le Parti
socialiste où Fernand Loriot apparut bientôt comme le principal animateur de la minorité zimmerwaldienne. Il faut enfin noter que les deux des trois députés socialistes qui participèrent à la conférence de Kienthal en mai 1916 et qui refusèrent le mois suivant de voter les crédits de guerre, Alexandre Blanc et Jean-Pierre Raffin-Dugens, étaient syndiqués à la FNSI.

Pierre Monatte souligne le rôle essentiel tenu par L’École Émancipée dans le difficile combat mené par la Fédération. Lafosse et ses camarades se montrèrent dans
un premier temps extrêmement prudents, se contentant d’allusions plus ou moins transparentes. Le refus de l’Union sacrée se concrétisait surtout par des attaques
contre le cléricalisme renaissant. Puis, ayant appris à profiter des inconséquences de la censure, ils s’enhardirent et l’orientation de la revue devint de plus en plus ouvertement pacifiste. Il faut bien se rendre compte de ce qu’a pu représenter la lecture de L’École de la Fédération pour des instituteurs/trices isolé-e-s dans leur village, obligé-e-s de dissimuler leur pacifisme et parfois tenu-e-s en suspicion
pour leurs prises de position passées. La revue fédérale pouvait seule les convaincre qu’ils/elles n’étaient pas seul-e-s, que d’autres militant-e-s refusaient eux/elles
aussi de se rallier à l’union sacrée. Ce fut d’ailleurs cette considération qui amena sa rédaction, soutenue par la majorité des syndicats, à refuser de publier les articles des
syndiqués "jusqu’auboutistes". À François Mayoux qui criait à la censure, les responsables de L’École de la Fédération répondirent que leurs adversaires disposaient déjà de suffisamment de publications pour faire entendre leur voix.

Le rôle cardinal des militantes

La place occupée par les syndiquées dans ce combat en faveur de la paix mérite d’être soulignée. Sur les sept révocations dont nous avons parlé, cinq frappèrent des
militantes. Le vide laissé dans les instances de direction par le départ des instituteurs mobilisés n’explique pas tout. Les institutrices avaient toujours occupé une place
non négligeable dans la Fédération, ce qui n’était guère fréquent dans la CGT de l’époque ! Certaines d"entre elles avaient joué un rôle déterminant dans la création
de leurs syndicats et y avaient exercé des responsabilités importantes. Cela avait été notamment le cas de Marie Guillot dans la Saône-et-Loire ou de Lucie Colliard
en Savoie. Elles avaient créé en leur sein des groupes féministes pour déterminer leurs revendications spécifiques et les faire prendre en charge par la Fédération.

Elles étaient donc prêtes à prendre la relève. La détermination dont elles surent faire preuve alors resta dans les mémoires. Elles refusèrent en particulier de mettre en
oeuvre cet "enseignement de la haine" que les gouvernants de l’époque et l’administration voulaient imposer dans les écoles, ce qui valut à plusieurs d’entre elles d’être sanctionnées. Le Conseil fédéral s’éleva contre ces mesures en rappelant son opposition à un enseignement devenu un vulgaire instrument de propagande et sa
volonté de maintenir l’éducation et l’instruction des nouvelles générations "au-dessus de la mêlée" :

Ordre du jour adopté par le Conseil fédéral lors de sa réunion du 30 mars 1916 -
L’enseignement de la haine

Le Conseil fédéral de la fédération des syndicats d’instituteurs réuni le 30 mars 1916

Constatant :

- que les excitations au chauvinisme et à la haine collective des peuples en guerre
contre la France tendent à devenir un article du programme de l’enseignement public ;

- que nos chefs cherchent à nous persuader qu’il est de notre devoir d’enseigner cette
adjonction à la morale comme nous enseignons le respect aux parents, l’arithmétique ou la géographie ;

- que déjà l’administration a cru devoir sévir contre des institutrices qui se refusaient
à répandre ce nouvel évangile ;

Déclare que les excitations à la haine sont malsaines et dangereuses ; malsaines parce que faisant appel aux instincts les plus brutaux et les plus bas, elles sont la négation de tous les principes de la morale ; dangereuses parce qu’elles ne peuvent que prolonger la durée de la guerre actuelle et seront fatalement un facteur de nouvelles guerres en maintenant entre les nations une hostilité permanente ;

Estime qu’il est d’un patriotisme bien plus élevé de vouloir conserver le renom de justice et d’humanité du peuple français en l’empêchant de faire retomber sur la masse du peuple allemand la responsabilité du crime de ses dirigeants que de rabaisser la France devant le jugement des autres nations en l’égarant dans une haine aveugle et dégradante.

Proteste contre les propos de "l’inspecteur" qui dans L’OEuvre du 18 février 1916 écrit que l’enseignement "a perdu complètement ce caractère humanitaire et trop généreux inspiré des idées et des phrases de Lamartine et de Michelet" ;

Affirme au contraire sa volonté de maintenir à l’enseignement ce caractère et de se tenir toujours "au-dessus de la mêlée" ;

Assure en conséquence les camarades frappées et inquiétées de toute sa sympathie et de son entière solidarité.

Les militantes de la Fédération avaient prouvé que l’on pouvait leur confier toutes les responsabilités, même les plus importantes. Elles ne se privèrent pas de le rappeler
par la suite !

La Fédération au sortir de la guerre

Son combat pacifiste, car tous ses militants repoussèrent toujours avec force le qualificatif de "défaitistes" qu’utilisèrent contre eux leurs adversaires, l’attitude
courageuse de ses responsables durant leurs retentissants procès, valurent à la Fédération un prestige indéniable et à ses principaux dirigeant une autorité certaine dans les rangs de la minorité révolutionnaire de la CGT regroupée dans le Comité de défense syndicaliste, puis, à partir de la fin 1919, dans les Comités syndicalistes révolutionnaires.

Mais l’hécatombe ne l’avait pas épargnée. Beaucoup de militants de valeur disparurent ou, trop gravement blessés, ne purent reprendre une activité normale. Le syndicat de la Seine fut particulièrement touché. Une grande partie de ceux qui avaient permis le sursaut de 1912, André Chalopin et Marcel Dubois par exemple, ne revinrent
jamais du carnage. Ce ne fut pas sans conséquences sur l’évolution ultérieure de la Fédération.

Loïc Le Bars

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Sources et bibliographie succincte :

- L’École Émancipée devenue en octobre 1914 L’École puis L’École de la Fédération en juin 1915.

- Bouët L.,Le Syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à 1935, t. II, Présentation et notes de Pierre Broué, Grenoble, Institut d’études politiques, 1966.

- Mayoux M. et F., Instituteurs pacifistes et syndicalistes, Chamalières, Canope, 1952.

- Rodriguo J.-M., Recherches sur la revue L’École Émancipée (1910-1921), Mémoire de maîtrise d’histoire, Paris I, I980.

- Rosmer A., Le mouvement ouvrier pendant la guerre, t. I : De l’Union sacrée à Zimmerwald, Paris, Librairie du Travail, 1936, t. II : De Zimmerwald à la Révolution russe, Paris, Mouton & Co, 1956.

- Fonds Bouët à l’I.F.H.S. : 14 AS 435, 436, 437 : coupures de presse, circulaires, prises de position syndicales et surtout une volumineuse correspondance.

Notes :

[1Bernard F., Le Syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à 1935, t. I,Présentation et notes de Pierre Broué, Grenoble, Institut d’études politiques, 1966, p. 256.

[2Bouët L., Le Syndicalisme..., op. cit., t. II, p. 18.

[3Ibid., p. 94.

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