Aux déserteurs inconnus
Article mis en ligne le 4 novembre 2005
dernière modification le 27 octobre 2013
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Marius

Le brave poilu de 14 est une espèce en voie de disparition, même si, chaque année, le 11 Novembre nous fait ressortir quelques centenaires dont, plutôt que l’héroïsme (que tous ne revendiquent pas), il faut plutôt saluer la souffrance.

« On était comme abandonnés, on ne pensait plus », dit Marius, un Vauclusien qui n’avait pas choisi d’avoir vingt ans à ce moment-là, qui n’avait pas choisi de partir, mais « à vingt ans, on se monte facilement la tête. On nous avait tellement dit que le chasseur (27e chasseur alpin) était un soldat d’élite. » « Patriote ? dit-il encore. En 14, oui, tout le monde l’était (via un bourrage de crâne généralisé, pourrait-il ajouter). Mais en 17... »

Et son silence qui suit en dit long. « On ne savait pas pourquoi on se battait. » Marius n’a pas de haine contre l’ennemi d’alors, il sait bien que « ceux d’en face qui se battaient étaient de pauvres gens comme nous, des pauvres gens si proches qu’on les entendait parfois tousser ».

Marius se souvient davantage de La Chanson de Craonne qui lui revient d’un trait : « Dans les tranchées, on se la chantait entre nous. Mais... Ô pauvre ! si on nous avait entendus ! Car nous sommes tous condamnés, nous sommes les sacrifiés... » finit-il la gorge nouée.

À part cela, de la guerre, de cette boucherie, il ne veut pas trop en parler. « Les marmites que l’on se prenait sur la tête, les copains qui tombaient. » Son frère y est resté, lui en est revenu, sans fierté mais sans jamais oublier : « Quand on est rentrés, on a tous fait des cauchemars pendant plusieurs mois. On se réveillait la nuit en hurlant. »

On sent dans son témoignage comme un regret. Oh, non pas un regret du bon temps, un regret de ne pas avoir été assez fort, suffisamment déterminé, courageux et héroïque pour oser dire non, pour oser refuser cette soumission, cette abomination, cette aberration, tout comme il aurait dû ne pas accepter, vingt-deux ans plus tard, dit-il, « vingt-deux ans après Craonne » d’être à nouveau mobilisé.

Barthélémy

Un qui l’a eu ce courage, dans un petit village aux confins des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence, dans le pays de Giono, ô symbole, Giono dont il aurait pu être l’un des personnages, mais on n’est pas dans la fiction et son histoire n’en est que plus belle, un qui l’a eu ce courage, ce geste héroïque (si l’héroïsme consiste à sauver des vies, combien en a-t-il épargné celui-là, et quel exemple merveilleux justement pour la jeunesse), c’est un certain Barthélémy.

Profitant d’une permission dès le début du conflit, le jeune homme de l’époque décide de ne jamais, jamais au grand jamais, retourner au front. Il fallait le faire, certes, la désertion, en temps de guerre, ça coûte cher. « On était automatiquement versé dans les bataillons disciplinaires, les tristement célèbres “Joyeux” placés en première ligne. Et la désertion, la “lâcheté” (décidément les mots n’ont pas le même sens selon les « valeurs » que l’on se choisit), c’est mal vu. Rester planqué pendant que les autres vont se faire trouer la peau, c’est une option que la population, même civile, n’accepte pas facilement. »

Eh bien, le plus fort, le plus beau de l’histoire, et je vous assure que nous ne sommes chez Giono que géographiquement, c’est que le village entier, ou presque, a fait bloc, les villageois se sont tous « mobilisés » dans la solidarité : « Tout le monde était pour lui, et lui, aidait », écrit sa sœur, l’une des seules survivantes de ce beau conte vécu. À la moindre alerte, on avertissait Barthélémy qui partait se cacher dans les bois.

Il est certain qu’on manquait de bras dans les petites exploitations locales, pour les moissons, les vendanges, les labours ; et le petit, c’était pas un fainéant.

Il se permettait même d’aller vendre à la ville - là, personne ne le connaissait, mais comment ne s’étonne-t-on pas de la présence d’un jeune en pleine santé, qui devrait être au front ? - le gibier qu’il braconnait (à la guerre comme à la guerre).

Pendant trois ans, les gendarmes l’ont cherché. Il leur a fallu trois ans pour le trouver.

Et encore, sur dénonciation, d’où le « presque » de tout à l’heure qui empêchait l’unanime solidarité. Il fut traduit devant le conseil de guerre, à Grenoble. En trois ans, il avait échappé à toutes les scènes de cette pièce qu’on l’avait conviée à jouer, échappant du même coup à toutes les occasions d’avoir son nom au monument, échappant à la gloire posthume, à ma reconnaissance éternelle de la patrie qui rime si bien avec boucherie, avec connerie, avec pourrie. On pouvait s’attendre, et il s’attendait, à la pire des peines : la condamnation à mort. Eh bien, il faut croire que la justice a quelque chose d’humain : il n’a eu droit qu’à un an de prison. C’est vrai qu’on était à la fin de la guerre, c’est vrai que ses trois frères, eux

s’étaient conduits « convenablement », puisque l’un avait été tué, un autre était resté prisonnier pendant quatre ans et le troisième « avait servi vaillamment ».

Je n’ai pas su quel sentiment, quelle attitude les frères rescapés ont adopté envers ce déserteur. Ce que je sais et fait chaud au cœur, et qui ne peut que réjouir, rassurer, encourager nos cœurs de pacifistes, c’est qu’au village, quand il est revenu de prison « tout le monde l’attendait ». Il s’est marié, n’a pas eu d’enfant (peut-être pour ne pas devoir un jour à la prochaine der des ders les voir partir, leurre au fusil) et s’est fait cantonnier, un vrai et beau métier où l’on n’envoie personne se faire massacrer.

La honte - parce que ça existe aussi - ne s’y est pas trompée. Quand elle a voulu se poser quelque part, ce n’est pas sur Barthélémy bien entendu, mais sur ce voisin qui l’avait dénoncé. Il paraît qu’il fut mis en quarantaine. Quarante ans plus tard, la délation lui aurait valu d’être fusillé, peut-être pour collaboration. Mais quarante ans plus tard, aurait-on soutenu, protégé, défen-du aussi ardemment un déserteur ?

Combien d’autres

J’ai choisi deux témoignages isolés et locaux. J’ose croire qu’il y en eut d’autres, ne serait-ce qu’un par département, autant pour les pays dits alliés, pourquoi les Français auraient plus le monopole de la réflexion, de la rébellion, de la désobéissance que n’importe quel autre citoyen d’ailleurs, pas plus que le monopole opposé de la soumission et de l’obéissance, du patriotisme qui n’est pas une valeur innée, mais un concept abstrait que l’on inocule dès le plus jeune âge d’un côté comme de l’autre de chaque frontière.

Sans doute y eut-il moins de Barthélémy que de Marius, car il faut davantage de cran pour mettre en pratique une idée de désertion que pour suivre, même de mauvais gré, un troupeau. Mais si les Barthélémy de partout avaient eu la possibilité de joindre, informer, persuader, les Marius de leur région, la gageure aurait pu être relevée par le double, le triple, voire davantage encore, d’individus, de peut-être mauvais citoyens, mauvais patriotes, mais bons humains, et l’on peut se prendre à rêver que la guerre... mais, là, on est dans le roman. N’est-ce pas par le roman, aussi, par l’écrit, par la pensée, par l’exploitation, dans le bon sens du terme, des figures d’exception, des consciences claires, des cœurs purs, des anonymes Barthélémy, que nos idées, notre idée, notre idéal, avance. N’est-ce pas en présentant, aux journaux télévisés, dans les livres scolaires, des exemples de cette espèce, plutôt qu’en glorifiant, dans les mêmes médias, les généraux, les héros sanguinaires, les glorieux tueurs de toute époque, que nous tendrons à une éducation sans violence, sans envie ni besoin de vengeance, d’agressivité, sans résidu de peur, sans cette fragilité qui fait des jeunes désorientés des proies si faciles pour les leaders de sectes ou autres extrémismes ? La réponse est dans la question, encore faut-il, pour ceux qui tiennent les rênes du pouvoir - et du vouloir - encore faut-il accepter de se la poser, cette question !

Levy Sacré

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