L’an quarante...
Article mis en ligne le 3 mai 2006
Imprimer logo imprimer

LA COMMÉMORATION des quarante ans de l’Union pacifiste me rappelle d’abord que j’ai quarante ans de plus qu’il y a quarante ans. Ce n’est pas très original et tous ceux qui sont nés avant 1966 peuvent se livrer à la même méditation.

Toutefois, le chiffre 40 m’intéresse. Je me souviens tout à coup d’une expression : « Je m’en fous comme de l’an quarante ! »

Or cette phrase résonne bizarrement en moi, parce que j’ai longtemps cru qu’on faisait allusion à l’année 1940, de sinistre mémoire puisqu’elle fut celle de ma naissance. Si je fais cette confidence, c’est, d’une part, pour que vous me fassiez un somptueux cadeau pour mon anniversaire, mais aussi pour tenter d’expliquer comment ceux de ma génération sont devenus facilement antimilitaristes. Il suffisait de regarder autour de soi. Dans les rues d’Issoudun, qui était notre petite ville, les traces des bombardements

faisaient partie du paysage. Des palissades en bois cachaient des gravats : les maisons démolies au cours du raid de juin 1940. Cent trente morts pour une ville de 14 000 habitants. Durant les années 1943-1944, les alertes, annoncées par des sirènes, nous invitent, le jour du marché, à courir aux abris, des trous à rats creusés sur le boulevard principal et recouverts de bottes de paille qui sentent l’urine. Quand l’alerte est finie, nous émergeons pour continuer nos achats, avec les tickets de rationnement. On fait la queue, on fait la gueule aussi. À la campagne, on mange convenablement. Les gens de la ville nous regardent comme s’ils voulaient nous bouffer. Le décor est intéressant : une carcasse de camion militaire abandonné dans un bosquet, une automitrailleuse qui rouille dans une haie. La nuit, des feux sur la colline voisine. Ce sont des parachutages d’armes. Seuls, quelques initiés sont au courant. Les gens se taisent, et à l’école on chante « Maréchal nous voilà ! »

En juin 1944, mais surtout en juillet-août, le nombre des maquisards grandit considérablement. Les gens sont devenus patriotes d’un seul coup ! À Issoudun, le 10 juin exactement, ils « libèrent » la ville en hissant un drapeau tricolore sur un mât, place du Marché. Malheureusement, les Allemands ne sont pas tous partis. Ils reviennent et tirent dans le tas. Dix morts et des blessés. Les maquisards se sont repliés, stratégiquement. J’apprendrai le sens de ces mots plus tard. À la ferme, des groupes armés descendent de « tractions avant réquisitionnées ». On leur fait manger du fromage de chèvre et ils sont contents. J’ai longtemps cru qu’un maquisard c’était un type qui venait, en traction avant, pour manger du fromage de chèvre. Fin août, deux têtes casquées se posent devant la fenêtre de la cuisine. « Maman ! les Boches ! » Non, ce sont des maquis. Ils sont de la Corrèze. « Ceux-là, c’est des vrais ! » dit ma mère. Il y aurait donc des faux ? On entend des mitrailleuses, à quelques kilomètres et les « maquis » nous disent qu’ils sont derrière leur cul. En attendant, ils ont un blessé. On fait manger et boire tout le monde, et mon père les conduit vers Issoudun, en empruntant les fossés à sec. On s’attend à voir venir les « Boches », mais ils ont fait un détour. Dans une ferme voisine, ils ont aligné tout le monde contre un mur. Ils cherchent des armes, dans un hangar. Ils ne trouvent rien. Les voilà repartis. Encore quelques crépitements. J’entends parler d’une DCA, planquée dans une haie. Je ne comprends rien à tout ça. J’ai l’impression que personne ne comprend, en fait. Plus tard, début septembre 1944, nous regardons les avions qui « piquent » sur la route entre Châteauroux et Issoudun. Ça se passe à cinq ou six kilomètres. Ça dure. Plus tard, beaucoup plus tard, j’apprendrai le score : quatre cents morts. Heureusement, c’est des Boches. Il y a aussi des dizaines de chevaux. Sont-ils patriotes ? collabos ? En tout cas, ils sont morts, étalés dans les champs.

En attendant la route est foutue. Des trous de plusieurs mètres. On roule dans les champs, avec des vélos aux pneus rapiécés à la ficelle de faucheuse. Sur la départementale voisine, des héros ont fait sauter un pont de quatre mètres de longueur. « Pour retarder l’avancée allemande. » Pour remplacer le pont, on a disposé des fagots, et le laitier peut passer avec son camion. De toute façon, le laitier, on n’a pas de raison de le retarder. On n’est pas en guerre avec les laitiers. Fin septembre, c’est fini. Il reste quelques carcasses de camions démolis, beaucoup de trous dans les routes. Des maisons dans un sale état. Ils ont fusillé un type ou deux, à la ville. Je ne comprends toujours rien. C’est pas encore la Libération, mais ça vient. Boris Vian dira « le Libérationnement ». On porte des pompes bizarres, avec des semelles de bois. Les cheveux des tondues ont repoussé. On s’aperçoit que certains types ont été résistants. En 1945, on a déjà oublié ces outrances que, merde ! voilà les prisonniers qui reviennent. Dans certaines familles, ils retrouvent un enfant miraculeux et nettement surnuméraire. Tout s’arrange à la longue. Les médailles tintent devant le monument aux morts. Un pauvre gars revient dans son cercueil. Cérémonie officielle. C’est un prisonnier tué en Allemagne dans un bombardement allié. Tué par les bons. Du coup, on ne sait pas trop quoi dire de lui. C’est pas un vrai héros, il a ramassé les mauvais projectiles.

Alors, on croit que c’est fini, mais, la même année, des jeunes de la commune partent pour voir du pays. C’est l’Indochine. On apprend la géographie. Je comprends mal, encore une fois. L’un des trois jeunes reviendra en cercueil. Il était parti sur les conseils d’un aîné : « Vas-y, tu verras, les indigènes te promèneront en pousse-pousse, et t’auras la retraite à quarante ans. T’auras plus qu’à te balader, la canne à la main ! » Il n’a même plus besoin de se balader. Qu’est-ce qu’on fait de la canne ? Attendez, c’est fini en Indochine, mais ça commence en Algérie. Je lève l’oreille. Je vois partir les copains de la grande école. Plusieurs ne reviendront pas. À la radio, les journalistes font des comparaisons : « La guerre d’Algérie fait moins de morts que les accidents de la route ! » Certains sont branchés géographie : « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris. » Je regarde la carte. Ils sont tout de même gonflés. À un moment, j’ai vingt ans, je reçois une invitation au voyage. Ça dure vingt-sept mois vingt-sept jours. On me laisse une chance : fais des études. Je me lance. Je ramasse un examen, c’est bon pour deux ans. 1962 : c’est fini. La France ne sait plus où traîner ses héros. Ça durait depuis ma naissance. À tout hasard, en 1965-1966, on m’expédie dans l’armée de l’Air. Mais je ne verrai pas d’avions, ni au ministère de l’Air, ni à la base aérienne de Romorantin.

Je m’en fous, j’en ai déjà vu, des avions. Ça m’intéresse pas, les avions. Tiens, en 1966 ? ça tombe bien, c’est le début de l’UP. Quand on a vu toutes ces conneries militaires, on ne peut plus s’engager que dans une seule armée : l’Union pacifiste de France. Je regrette pas, la soupe est bonne, et puis, en 1976, c’est l’UP qui va me défendre dans un procès contre l’armée. Mais cette fois, c’est moi qui l’ai attaquée, l’armée. J’ai perdu, d’accord, mais j’ai pas dit mon dernier mot.

Rolland Hénault

Actus



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.79.33