Conscription pour les Norvégiennes
Article mis en ligne le 26 mai 2017

par GY
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Le 14 juin 2013, le parlement norvégien a décidé d’étendre la conscription aux femmes. Le plus surprenant, dans le contexte norvégien, est que les jeunes femmes duPparti socialiste se situaient en pointe de ce changement. Il y a quelques années, ce parti( et plus spécialement la jeune génération) avait pris des positions fortement antimilitaristes. Aujourd’hui, leur argument principal est que les femmes doivent avoir les mêmes droits et devoirs que les hommes. Que s’est-il donc passé pour expliquer ce retour aux valeurs patriotiques et hiérarchiques ?

Contexte

En Norvège, les femmes peuvent s’enrôler dans toutes les branches de l’armée. Elles pouvaient aussi devenir conscrites sur la base du volontariat. Cependant en 2015, ce ne sera plus un choix, mais une obligation. Depuis 2010 les femmes sont recensées par l’armée. Le but des militaires est d’incorporer 25 % de femmes d’ici 2020 contre 8 à 10 % à ce jour. Comme dans bien d’autres pays, les femmes militaires souffrent de harcèlement sexuel, dans l’indifférence des autorités.
L’armée norvégienne est en pratique professionnelle. Moins d’un quart des femmes était recensé. Cela signifie que très peu d’entre elles s’engageaient. D’un point de vue militaire, il sera plus facile de trouver des personnes qualifiées grâce à la conscription, car l’armée a besoin de maîtriser de hautes technologies. Anne-Grethe Strøm-Erichsen, ministre de la Défense, pointait : « nous ne rétablissons pas la conscription parce que nous avons besoin de plus de soldats, mais parce que nous avons besoin des meilleurs. »
La conscription est un système profondément enraciné dans la société norvégienne, où elle représente une part de la démocratie ! Tous les hommes, et maintenant toutes les femmes, sont égaux pour défendre le pays, entend-on dire. Si la conscription était ôtée, quelque chose de très fondamental serait cassé, du moins telle est la croyance. Une armée de professionnels est impensable. Même si de fait la Norvège est très proche d’une armée de métier, il n’est pas question de l’évoquer. Pourtant, comment la conscription peut-elle devenir démocratique si elle ne concerne qu’un quart des hommes et probablement moins de femmes ? Comment peut-elle impliquer les soldats du rang dans les prises de décisions et les stratégies militaires ?

Arguments

Pour les femmes, les points de vue sur la conscription paraissent liés à leur génération : les plus âgées sont contre car elles ont d’autres charges dans la société (dont donner naissance et élever des enfants). Une série de mesures ont été prises pour donner aux hommes l’opportunité de s’occuper des enfants, mais il y a encore de nos jours plus de femmes qui le font. La jeune génération pense qu’il est grand temps que les femmes pénètrent les domaines masculins, comme l’armée.
Par ailleurs, les militaires procurent éducation et travail. La conscription est une voie pour obtenir ces emplois. Ce n’est, dit-on, pas juste que les femmes n’y aient pas le même accès que les hommes, l’armée reste un symbole du pouvoir dans la société, et les femmes doivent avoir la possibilité d’en prendre leur part.
Les militaires s’appuient aussi sur la résolution 1 325 des Nations-Unies sur les femmes, la paix et la sécurité, pour argumenter que l’augmentation du nombre de femmes à l’armée fait partie de son application à la Norvège. D’une part, les femmes ouvrent des perspectives et valeurs différentes pour l’armée, d’où un avantage pour l’institution elle-même. Cela contribuera à « adoucir » l’image de l’armée en la rendant plus humaine.
D’autre part, s’il y a plus de femmes dans l’armée, celles-ci seront en mesure d’atteindre les femmes des pays en conflit, où se trouvent engagées les forces de l’Otan. Pour promouvoir ce discours, la Norvège a embauché des femmes comme conseillères pour le « genre » au quartier général de l’Otan : les militaires tentent de se présenter comme une organisation de paix. Ils ne communiquent pas sur le fait qu’ils font des guerres et des occupations. Par exemple, lors de la participation de la Norvège à l’occupation de l’Afghanistan, il fut invoqué que c’était pour le droit des femmes afghanes. C’est pourquoi il était important de recruter des Norvégiennes afin de faciliter la communication avec les Afghanes !
Ambiguïté des arguments militaires : la femme est l’égale de l’homme, pourtant elle est différente. D’un côté elle peut être « l’un des garçons », de l’autre elle apporte un point de vue différent, de « soins » féminins, qui va « adoucir » l’armée en lui procurant un visage humain. En réalité, la première idée c’est la domination. Après tout, les femmes suivent les mêmes formations que les hommes : entraînements physiques intenses pour être prêtes à rencontrer l’ennemi, et c’est la culture machiste qui règne. Comment les valeurs féminines peuvent-elle pénétrer une structure aussi patriarcale que l’armée ? Berit von der Lippe, chercheuse norvégienne, a pointé dans plusieurs articles la rhétorique militaire : l’argument égalitaire et celui de la différence faite par les femmes ne tiennent pas compte du fait qu’il s’agit d’opérations militaires extérieures sous l’égide de l’ONU, de la KFOR, de l’Otan, etc. et non pas d’actions pour la sécurité humaine ou la résolution des conflits comme le prétendent les messages des militaires.

Quelle sorte de féminisme ?

Ce qui manque dans le débat c’est les valeurs et les buts de l’armée, et quelles sortes de fondations nous voulons pour la société. Plus particulièrement, il est étrange que cela fasse aussi défaut parmi les buts de changement social des jeunes femmes socialistes. Il est difficile de comprendre qu’elles réclament de militariser les femmes au lieu de démilitariser les hommes. Comment ces arguties ont-elles pu arriver depuis la fin des années 90 et le début de ce siècle ?
Le féminisme s’est développé entre 1970-80, avec des valeurs de non-violence, non-hiérarchisation et non-agression. Il en résulte que nos buts pacifistes doivent défier le conditionnement à l’obéissance. Le féminisme radical était en harmonie avec les principes de non-violence. Il s’agissait de libération et non d’égalité. Nos luttes cherchaient à apporter un plus haut statut aux valeurs sociales en lien avec le travail des femmes notamment pour les soins.
Qu’est-il donc arrivé depuis 30 ou 40 ans ? Pourquoi les valeurs des femmes radicales ne sont plus valides ?
o Les idées du mouvement féministe ont été transformées par la bureaucratie de l’État en « féminisme étatique ». Le gouvernement de Gro Harlem Brundtland, composé à 40% de femmes, l’a réalisé. De meilleurs soins aux enfants et le renoncement à la maternité ont rendu le travail possible pour les femmes.
o La promotion de l’égalité pour les femmes, s’installant dans les domaines d’hommes, comme dans les positions dirigeantes au sein des équipes qui étaient dominées par les emplois masculins.
o La réduction du féminisme jusqu’à ce qu’il n’ait plus de contenu politique.
o Un changement dans l’idéologie politique avec les libéraux et l’individualisme (égocentrisme), est devenu plus prégnant de pair avec le consumérisme, la compétition et le matérialisme.
Autrefois, le féminisme questionnait la société et rendait visibles les fonctions du patriarcat et de l’armée. Les féministes voulaient changer cela par la non-violence et en expérimentant d’autres modes de vie. Ces questions fondamentales ont disparu dans ce qui est compris comme féminisme actuel en Norvège.

Ellen Elster, Fusil brisé, juillet 2013

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