Le service militaire sort des cartons
Article mis en ligne le 26 mai 2017

par GY
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Depuis quelques années et, surtout, après les attentats terroristes de 2015, des femmes et des hommes politiques de tous bords proposent de rétablir la conscription afin que les jeunes des deux sexes retournent dans les casernes. Au-delà des clivages politiques habituels, chacun fait sa proposition avec quelques différences sur la durée ou sur les missions. Certains proposent « une véritable garde nationale par le rétablissement de la conscription » (Christophe Cambadélis). Nicolas Sarkozy souhaitait un service militaire adapté pour les 100 000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif sans diplôme. Un candidat voudrait un service national obligatoire de 30 jours pour tous les jeunes, afin que « chaque Français puisse aller à la rencontre de ses concitoyens et faire l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois ». D’autres sont favorables à un service militaire ou civique obligatoire. Beaucoup voient dans le service militaire « un moment important de cohésion pour la jeunesse ».
Qu’était vraiment le service militaire et à quoi servait-il vraiment ?

TOUT commence avec la révolution française en 1789 où les soldats de profession de l’Ancien Régime se transforment en service militaire obligatoire pour les hommes de 18 à 25 ans. En 1798, la Loi Jourdan crée le service militaire obligatoire et universel, avec les classes, le livret militaire, l’inscription des conscrits au tableau des communes. Pratiquement, la loi n’est pas applicable sauf en cas de dangers ou d’invasion. C’est alors qu’apparaît le concept de « peuple soldat » et bientôt le « conscrit de 1813 ».
Dès le début, l’égalité entre citoyen est dévoyée car, dans la réalité, le tirage au sort instauré très tôt désigne les malchanceux. Jusqu’en 1809, 80 000 hommes partent tous les ans. Mais, dès 1800, le remplacement à prix d’argent est légal. En outre, les hommes mariés, veufs, les divorcés avec enfants ne vont pas au combat. Cependant, au XIXe siècle, jusqu’en 1872, l’armée en France sera surtout une armée de métier, en principe nationale. Tirage au sort et remplaçants permettent aux pauvres et aux riches d’éviter en partie les obligations militaires.
À la suite de la grande crise de 1870 (défaite désastreuse de Sedan) et de 1871 (expérience de la Commune), il s’agit de rétablir l’ordre et la discipline sociale. La crainte d’un péril intérieur social conduit paradoxalement à la fin de l’armée de métier (de répression) pour une armée de conscrits (école d’obéissance et de discipline). Toutefois, le soldat professionnellement n’a pas disparu. Sur une armée permanente de 1 200 000 hommes, le contingent annuel n’atteint pas 200 000 personnes. Il faut d’ailleurs noter que le premier président de la IIIe République est un soldat, le fameux Mac Mahon, versaillais de surcroît. De 1872 à 1889, l’armée tient une place à part dans le pays. Républicains, bourgeois et opportunistes ont les yeux fixés sur la ligne bleue des Vosges ou avec Jules Ferry sur les rizières du Tonkin ou les « belles colonies » de l’Afrique.
Après un essai d’égalisation en 1887, la loi de juillet 1889 décide le service militaire obligatoire de trois ans. L’âge limite des obligations militaires est porté de 40 à 45 ans. Les dispenses sociales sont officiellement supprimées mais les étudiants bénéficient déjà du droit de ne rester sous les drapeaux qu’un an au lieu de trois. La France de cette fin du XIXe siècle, encore très rurale, fournissait la piétaille réclamée et, parfois, la chair à canon.
Le service militaire devient donc une réalité que plusieurs générations ont, hélas, connue. Sous l’effet de la grande crise traversée par l’armée de 1890 à 1905 (boulangisme, affaire Dreyfus, antimilitarisme socialiste révolutionnaire et syndicaliste), la loi de mars 1905 réduit le service actif à deux ans.
Mais de 1905 à 1914, les partis politiques se convertissent peu à peu à la politique de guerre et l’opinion publique, dans sa grande majorité, en accepte l’idée. La propagande antimilitariste des anarcho-syndicalistes et des libertaires ne prendra pas totalement : les socialistes se rallient à la nécessité d’une armée. « L’armée nouvelle » (1911) de Jean Jaurès ne lève pas l’équivoque. L’union sacrée de 1914 est en germe en ce début du XXe siècle. La durée de trois ans est votée en août 1912 (Loi Barthou).
En 1918, le soldat français est un ancien combattant meurtri. La France a vieilli, elle est très affaiblie par l’hécatombe de sa jeunesse. C’est un dégoût profond de la guerre qui remonte à la gorge devant les blessures à panser. 1 393 000 Français ne sont pas morts en vain. C’est la paix éternelle qui doit succéder à cette désastreuse boucherie. La « Grande guerre » devient la der des ders. « L’Allemagne paiera », voilà cependant comment les Français envisagent de se remettre de cette catastrophe humaine et matérielle. Humilier davantage le vaincu pour lui enlever à tout jamais le moindre désir de revanche. Le Traité de Versailles de 1919 n’a rien fait pour modifier cette donne. Cette vision avilissante a plutôt entraîné l’arrivée au pouvoir d’un dictateur nommé Adolf Hitler, avec les conséquences qui ont suivi.
De 1918 à 1940, le service obligatoire – en principe sans dispense ni tricherie – est définitivement entré dans les mœurs. Ce principe fait peu d’objection et ne devient l’objet de débat que quant à sa longueur. Le service militaire est porté de trois ans à dix-huit mois (avril 1923) puis La loi Painlevé du 31 mars 1928 réduit ce service militaire obligatoire à un an. Les libérés restent pendant trois ans disponibles. Le service militaire achevé, les jeunes passent dans la première réserve (16 ans) puis dans la seconde réserve (8 ans). Est créé aussi à cette époque la garde républicaine mobile, destinée à remplacer l’armée dans les tâches de maintien de l’ordre. En mars 1935, sous la pression des événements et de la montée des dictatures, la durée du service actif est rétablie à deux ans. De 1940 à 1945, l’âge du service militaire devient celui du choix. Durant ces longues années d’occupation, chacun est obligé de se définir : entre « résistant » et « collabo », entre De Gaulle et Pétain, Vichy et Londres, la jeunesse de ces années noires doit opter.
Dès 1945, une nouvelle période commence, celle de la guerre froide et de la décolonisation. Depuis 1945, le service militaire, d’abord de douze mois puis de dix-huit mois n’a subi aucune modification notoire. Jusqu’en 1954, il reste une obligation à remplir avant de s’engager définitivement dans une vie professionnelle et familiale. Pour le maintien de l’ordre surtout hors de France, il y a d’abord l’armée professionnelle, les gendarmes et les CRS. La guerre d’Indochine est loin et ne touche pas les appelés.
Ainsi fût-ce un tollé général quand le gouvernement d’Edgard Faure en 1955 prit les premières mesures de rappel et qu’il commença d’envoyer le contingent en Algérie. L’opinion publique réalise avec dix ans de retard que la France n’avait pas cessé de se battre depuis 1940. Il y avait surtout besoin d’hommes. Les 92 000 soldats et les 800 Saint-Cyriens morts en Indochine avaient saigné l’armée française à blanc. L’envoi du contingent en Algérie devenait alors une nécessité numérique et physique.
De fait, entre 1954 à 1962, après la durée légale de dix-huit mois, certaines classes furent rappelées et d’autres furent maintenues sous les drapeaux jusqu’à trente mois. Pour les appelés du contingent, seule la paternité d’au moins deux enfants ou la présence d’un frère sous les drapeaux en Algérie pouvaient constituer un motif d’exonération du service en AFN. Il est à noter que certaines armes (aviation, marine) envoyaient peu d’effectifs en Algérie et pour une durée moindre (quatorze mois au lieu de vingt-huit).
Le 21 décembre 1963, la durée du service militaire est ramenée à seize mois par décret. À cette époque, grâce au courage et à la volonté de Louis Lecoin, apparait enfin la notion d’objection de conscience.
La Loi du 19 juillet 1965, dite Loi Messmer, introduit la notion de « service national » au lieu de « militaire ». Cette loi englobe désormais un « service de défense » et deux formes de service civil : l’aide technique et la coopération. Le statut d’objection de conscience est défini comme une variante clairement codifiée du service national. Apparaissent alors les fameux « trois jours » pour remplacer les conseils de révision.
La Loi du 9 juillet 1970 : loi sur le service national ramène sa durée à douze mois. Les sursis sont supprimés dans une tentative pour rétablir une égalité déjà mise en doute. L’appel se fait entre 18 ans et 21 ans. En 1970, le Service national devient accessible aux femmes sous forme de volontariat. Le 10 juin 1971, la Loi Debré portait sur le code de service national et distinguait quatre formes de service :
-  le service militaire ;
-  le service de défense ;
-  l’aide technique et la coopération (les deux dernières durent seize mois).
Les sursis sont un peu améliorés mais restent restreints, ce qui mènera en 1973 à une contestation des lycéens et des étudiants, qui ne pouvaient pas terminer leurs études. En effet, la loi de réforme de 1970 des sursis militaires entre en vigueur en 1973 et les premières feuilles de route arrivent chez les élèves de plus de 18 ans. La mobilisation lycéenne prend une ampleur inégalée, avec une coordination nationale et une grève générale. Michel Field était alors un des principaux leaders de ce mouvement contre la loi Debré. Cette mobilisation touche également les étudiants et les élèves des filières techniques. Les trois coordinations – lycéens, étudiants et techniques – animent ce mouvement fédérant toute la jeunesse. On compte 500 000 manifestants dans 250 villes à deux reprises, les 22 mars et 2 avril 1973. 70% des lycées sont en grève. La loi n’est pas abrogée mais elle est modifiée, comportant surtout et encore des dérogations et sursis. C’est cependant la première fois depuis Mai 1968 que la jeunesse descend massivement dans la rue. Ce mouvement n’est en outre pas sans effet sur le développement d’une contestation de l’armée par certains appelés en 1974-75 à travers les Comités de soldats.
7 août 1985 : création d’un service civil dans la police.
4 janvier 1992 : Loi Joxe : la durée du service militaire passe à dix mois, celle des objecteurs à vingt mois. Le service civil remplace le service de défense. Les premiers protocoles-villes sont signés. Ils ont permis à de nombreuses communes d’offrir des services nouveaux à moindre frais.
22 février 1996 : Jacques Chirac annonce « sa décision » de professionnaliser les armées. Il laisse sous-entendre que la seule solution est de supprimer définitivement la conscription et qu’elle devra être remplacée par un volontariat. Il lance toutefois le souhait d’un « grand débat national » qui se cantonnera à une mission d’information de l’Assemblée nationale et donc d’un rapport d’information dit « rapport Seguin ». Après quelques péripéties de mise en place de cette réforme par le gouvernement Juppé interrompues par la dissolution de l’Assemblée nationale et la victoire du gouvernement Jospin, la loi du 8 novembre 1997 portant réforme du Service national est enfin promulguée. Cette loi instaure surtout la suspension de la conscription pour tous les jeunes nés après 1979. Elle est remplacée par la JAPD (Journée d’appel de préparation à la défense) qui depuis 2011 s’appelle JDC (Journée Défense et Citoyenneté). En fin de compte, les appelés militaires déjà sous les drapeaux sont tous libérés au 30 novembre 2001, chaque contingent effectuant un mois de service en moins que le contingent précédent. Les derniers objecteurs de conscience sont libérés plus tard, en juillet 2002.
Il est à noter que depuis cette suspension de la conscription, le président François Hollande a créé le Service militaire volontaire (SMV) le 1er juillet 2015. Le 15 octobre 2015 s’est ouvert le premier centre du Service militaire volontaire à Montigny-lès-Metz.

Après cette partie historique de l’évolution du service militaire de la Révolution française à nos jours, il est constaté que, non seulement le service militaire ne rend aucun service à la société, mais il est une vaste insanité publique comme l’histoire du gouvernement des hommes sait en fabriquer. Passé sous les drapeaux au cours de l’année 1974 - 75, je peux confirmer que l’armée est une « organisation humaine » close et figée, réglée par la menace et la suffisance, où des hommes asservissent d’autres hommes afin de les employer à ne rien faire d’utile. Nous, les appelés, étions bel et bien des soldats de l’absurde.

L’égalité des citoyens devant le service militaire a toujours été une vaste fumisterie. L’origine sociale, le degré d’instruction, les solutions d’évitement (réforme, coopération, aide technique), la durée du service, les pistons, les planques (fourrier, chauffeur du colonel, serveur au mess des officiers…), les différences de casernes (combattantes ou non, disciplinaires ou non), le lieu d’affectation (éloigné ou proche de son domicile civil), les différences entre les armées (de terre, marine, aviation, gendarmerie) offrent des multitudes de possibilités d’inégalité.
Le cloisonnement des classes sociales est un des buts réels du service militaire. La distance a toujours été grande entre les appelés des couches populaires, les intellectuels ou la bourgeoise instruite. La ségrégation se retrouve surtout dans le degré d’adaptation au monde du « bidasse », aux formes de vie de la caserne : corvées, exercices, vie de chambrée, chahut, langage. Le séjour des appelés y est provisoire et surfait. Les camaraderies de circonstances sont illusoires et d’ailleurs ne se prolongent que rarement une fois le service achevé. En fait, l’armée distribue les rôles en fonction des capacités « innées » de chacun et contre lesquelles l’organisation sociale la plus « égalitaire » ne peut rien.
Le service militaire reste avant tout une école d’immaturité où les futurs appelés pénètrent, volontairement ou avec la rage au cœur, dans la « couveuse militaire » pour y être traités comme des enfants. Ainsi, le service militaire a pour premier objectif d’opérer une brusque régression du jeune adulte au stade infantile. Ce statut dégradant du soldat est inculqué aux appelés dès le premier jour de leur incorporation et, de manière intensive, les deux premiers mois du service militaire dénommés les « classes ». Ces premières semaines contiennent l’essentiel de « l’éducation » inculquée à la jeune recrue. Les mois qui suivent cette intégration ne sont qu’une longue monotonie d’automatismes et de principes acquis pendant cette période, que l’appelé ne doit surtout pas transgresser et, en particulier, la reconnaissance de l’autorité galonnée. Dès son arrivée à la caserne, le « bidasse » se trouve dans un état d’absolue soumission qui correspond, souvent juste après la perte des vêtements civils et la tonte des cheveux, à un uniforme sans ambigüité. À l’arrivée, l’appelé est le « bleu » qui se reconnait tout de suite à une certaine gaucherie, souvent affublé d’une tenue peu conforme à ses véritables mensurations avec un béret trop large. La démarche du nouveau est hésitante (surtout pour marcher au pas), quand la dégaine de « l’ancien » est dominante, parce qu’entre temps, l’appelé est passé du statut de « bleu bitte » à « libérable ». Entre ces deux images, s’est déroulée la « carrière » du soldat.
Cette « carrière » dure plus longtemps que le temps civil car, dès le début, la vie de l’appelé s’accompagne d’une brusque et totale dépossession du temps : sa disponibilité peut être exigée à chaque heure du jour et de la nuit. La caserne, dans toutes ses activités reste un univers rituel, en un mot, une véritable école d’immaturité où individualisme et infantilisme sont les deux forces de l’encasernement de l’esprit.
Naturellement, le service militaire est une période où la femme est absente mais, cependant, présente à tout moment comme un fantasme collectif. L’armée est spontanément une institution de mépris de la femme et, sa fonction, c’est la mise en place du mépris plus général de ce qui est différent, autre. « Toutes des salopes sauf ma mère et ma sœur » est un mot d’esprit très répandu dans les casernes. Le complément de cette phrase est la « fiancée », la future mère, celle qu’on a élue pour épouse.
Toute la gestuelle et le langage militaire sont un hymne permanent au mâle : érection du soldat dans son garde-à-vous viril et automatique, érection dans la voix tendue du coup de gueule des sous-officiers ou officiers, érection de la levée du drapeau chaque matin au milieu de la cour d’honneur, érection du fusil qu’on astique de manière significative avec le mouvement de la main refermée sur le fût, sans oublier la fameuse « quille », une représentation concrète d’un sexe mâle en bandaison. Dans cette énumération liée au fantasme de la représentation de la femme, il faudrait analyser les chansons militaires braillées au pas cadencé dans la cour des casernements, qui font souvent allusion soit à des comportements sexistes, soit à des actions racistes des anciennes campagnes coloniales au Tonkin ou en Afrique. Le langage employé par les sous-officiers instructeurs et les appelés eux-mêmes affiche le plus souvent des connotations sexistes avec l’abus du mot « baise » à tout bout de champs.
Puissent ces souvenirs lointains et cette description d’un service militaire vécu et subi dans les années 1970 détruire une fois pour toute l’image mythique d’un service militaire idyllique !
Cependant, à l’ère de l’armement atomique, puis des drones, des robots tueurs et d’une reprise d’une course aux armements intolérable dans le monde, il semble que ce n’est pas tant, de nos jours, l’obéissance du soldat qui fait la force des armées, que la militarisation des civils et l’insupportable passivité de la population face à cette surenchère militariste.

Maurice Balmet

Actus



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