Dans l’armée, l’uniforme masque mal les classes sociales
Article mis en ligne le 26 mai 2017

par GY
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Les patrouilles de soldats arpentent les centres-villes. Les affiches vantent la carrière militaire sur tous les panneaux publicitaires. Les reportages célèbrent les armes françaises, du Mali en Centrafrique et d’Irak en Syrie. Cette omniprésence de l’institution militaire ne suscite guère de débats. L’antimilitarisme, vieille tradition de la gauche française, a sombré avec la fin de la conscription, décidée par Jacques Chirac il y a tout juste vingt ans.
Chaque 14-Juillet, le ministère de la Défense rend publics les résultats d’un sondage sur l’image des forces armées : 87 % des Français en avaient en 2016 une bonne opinion (sept points de plus que l’année précédente), ce qui en fait l’institution publique la plus populaire derrière les hôpitaux. Pourtant, que sait-on réellement de l’armée, des tensions qui la traversent, de ses contradictions ? Trois livres récents nous éclairent sur la vie interne de la fameuse grande muette, qui s’est avérée fort bavarde devant les chercheurs.

LE PRESTIGE actuel de l’armée vient en partie du fait qu’elle affirme donner sa chance à chacun. Les campagnes de recrutement jouent habilement sur ce point. Si plus grand monde ne croit en l’égalité scolaire, l’armée reste perçue comme un bastion de l’idéal de promotion sociale en fonction du mérite. […]
Cet idéal, est largement mis en pratique : plus de la moitié des officiers de l’armée française sont aujourd’hui issus du rang. « Les militaires parlent souvent “d’escalier social” plutôt que “d’ascenseur social” », note l’ethnologue Jeanne Teboul dans Corps combattant. La production du soldat. […]
Pour ne prendre qu’un exemple, le général Christian Baptiste a été nommé en janvier, par décret du président de la République, représentant de l’ordre de la Libération, créé par de Gaulle. Christian Baptiste s’est engagé comme deuxième classe en 1975. Quarante ans plus tard, il est général de division, un poste éminemment prestigieux, après avoir occupé tant des fonctions combattantes (officier des troupes d’infanterie de marine) qu’administratives (attaché de défense à l’ambassade de France à Tel-Aviv, conseiller pour la communication de deux chefs d’état-major des armées).
On ne connaît guère d’autres univers sociaux où de telles promotions internes soient possibles. A-t-on le moindre exemple d’un ouvrier des années 1970 devenu de nos jours dirigeant d’une entreprise du CAC 40 ? […]
Ce type de carrière, mis en avant par la communication de l’armée, est-il si fréquent ? La sociologue Christel Coton, auteure d’Officiers. Des classes en lutte sous l’uniforme, apporte des réponses nuancées à cette question. Fille d’un officier des troupes d’infanterie de marine, la chercheuse, maître de conférences en sociologie à l’université Paris I, a profité de cette ascendance pour s’immerger six mois durant dans le quotidien du régiment dans lequel son père avait servi. […]
De prime abord, rien de plus explicite, que le monde militaire en matière de hiérarchie. « L’uniforme livre tout un ensemble d’informations professionnelles qui sont censées situer, sans méprise possible, les membres de l’institution dans l’espace des positions militaires : le nom de famille, le grade, les décorations, le lieu d’affectation, la participation à telle ou telle mission, les brevets professionnels […] et les spécialités d’emploi (infanterie, artillerie, cavalerie, etc.) tous ces éléments s’inscrivent de façon permanente sur le corps même des agents. »
Les militaires désignent eux-mêmes comme leur « code-barre » cet ensemble d’insignes, de médailles, épaulettes et autres chevrons. Là encore, on ne connaît guère d’autres univers sociaux, si ce n’est celui de la religion, où l’institution organise une telle explicitation de la position de chacun. Imagine-t-on, dans le monde académique, un universitaire arborant sur son vêtement son statut (précaire, maître de conférences, ou professeur ?), sa formation (agrégé ? normalien ?) et ses hauts faits (quand, où, et sur quoi a-t-il publié ?) ? L’univers militaire rend explicites toutes ces hiérarchies internes que d’autres univers sociaux s’échinent à garder invisibles.

En imposer par le verbe

L’égalité affichée est-elle pour autant effective ? Christel Coton se montre les questions de préséance symbolique dans le monde des officiers. Le premier capital c’est d’avoir participé à une action au feu, cas d’une minorité. Comme dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, un soldat passe beaucoup de son temps à attendre. La « projection » dans une opération extérieure, et donc l’expérience du feu sont désirées, mais rarement obtenues.
Rappel bienvenu : en 2014, 183 salariés du bâtiment sont décédés dans l’exercice de leur métier, alors que le Bilan social des armées recensait la même année 111 décès de militaires français, y compris lors d’accidents hors du service. Le métier des armes n’est pas le plus dangereux qui soit.
La possibilité de participer à des actions de combat n’est pas donnée également à tous. Les officiers sortis de Saint-Cyr, quelles que soient leurs compétences professionnelles, sont systématiquement dirigés vers des commandements des unités des armes de mêlée (infanterie et cavalerie), bien plus prestigieuses dans le monde militaire que les armes de soutien (génie, intendance, transmission). L’institution donne donc plus à ceux qui ont déjà beaucoup : les « cornichons » (anciens de Saint-Cyr) et même les « cornichons branlés » (ayant échoué au concours d’entrée à Saint-Cyr).
En pratique, l’institution, s’affirmant égalitaire, favorise les officiers les plus dotés en ce que l’auteure qualifie de « capital militaire », très tôt constitué par la fréquentation des lycées militaires, puis des classes préparatoires au concours de Saint-Cyr. Selon Christel Coton « Un plafond de verre semble bien contenir la progression en grade des moins dotés. Les “restes du monde” [comme se nomment eux-mêmes les officiers non issus de Saint-Cyr] s’arrêtent le plus souvent aux grades de capitaine ou de lieutenant-colonel… Contrairement aux officiers issus des écoles, affectés en priorité aux unités et aux fonctions les plus susceptibles de les doter en expériences de commandement proprement opérationnelles, les officiers issus du rang sont précocement tenus éloignés des fonctions de commandement de contact et des unités les plus valorisées. »
Cette enquête montre que, derrière l’apparente égalité proclamée par l’institution, les mécanismes de classe sont toujours à l’œuvre. Cette hiérarchisation interne est aussi, très prosaïquement, une question de statut professionnel. Tous les militaires du rang de l’armée de terre sont contractuels. Mais « plus on monte dans la hiérarchie, et plus la probabilité de rencontrer un personnel sous contrat diminue ». Plus des trois quarts des 13 000 officiers de l’armée de terre sont ainsi fonctionnaires et non contractuels, avec toute la sécurité de l’emploi qu’implique ce statut.
La sociologue consacre l’un de ses chapitres les plus remarquables à la question de l’autorité de l’officier, qui doit « savoir parler et en imposer par le verbe ». Ces compétences ne viennent pas d’on ne sait quelle disposition naturelle au charisme, mais bien d’une socialisation précoce dans les lycées militaires, dont sont issus la grande majorité des officiers supérieurs. C’est « une culture de classe militarisée ». Le respect des traditions est omniprésent. On apprend dès le plus jeune âge la marche en ordre serré. La pratique religieuse, catholique, est très prégnante. Et l’on s’y épouse après des rituels de demande en mariage auprès du père qui font sourire hors du milieu.
« La maîtrise du phrasé militaire, de l’ordre serré et de l’attention à la tenue qui permettent à un officier de se voir reconnu comme “carré”, couplée à une sensibilisation précoce aux enjeux de la pureté militaire [...] permettent clairement ensuite de distinguer les “civils déguisés” des “mili” engagés corps et âme dans l’institution. »
Jeanne Teboul, chargée de cours à l’université de Toulouse, décrit bien comment l’institution parvient à dresser les corps pour transformer des civils en militaires. Elle a observé un régiment de parachutistes, durant l’instruction des jeunes engagés. Elle mobilise Foucault et son éducation des corps. « À l’armée tout s’apprend, y compris des pratiques comme la respiration pourtant assimilée à un “réflexe” ne faisant pas intervenir la conscience. »
L’auteure analyse l’adaptation de l’institution militaire à l’évolution sociale. Chaque année, les armées françaises embauchent quelque 15 000 personnes. Mais les jeunes volontaires diffèrent par beaucoup des appelés d’il y a vingt ans. Même si elle semble immuable, la discipline militaire a évolué pour s’adapter à ces nouveaux publics. Le tatouage est par exemple proscrit par le règlement militaire, par souci d’égalité. Pourtant, la grande majorité des soldats sont aujourd’hui tatoués. Une nouvelle règle, tacite, s’est imposée : un soldat qui arrive à l’armée sans tatouage ne pourra se faire encrer ; mais un soldat qui porte déjà un tatouage pourra en avoir d’autres, à condition qu’ils ne soient pas visibles lorsqu’il porte l’uniforme. […]
Avec La Transformation des armées. Enquête sur les relations civilo-militaires en France, (éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016), Grégory Daho, maître de conférences en sciences politiques à l’université Paris I, se place en sociologue des organisations. « Visitez une organisation militaire centrale, enlevez les uniformes, les cartes d’état-major sur les murs et oubliez la parité homme/femme, rien ne différenciera ce que vous verrez et entendrez, de prime abord d’un quelconque service de ressource humaine de n’importe quelle entreprise. […] Les hommes passent le plus clair de leur temps derrière un ordinateur, vont à la photocopieuse, se retrouvent à la machine à café, rédigent le papier que le chef réclame et préparent la réunion interservices. Certains partent même un peu plus tôt le vendredi. »
Grégory Daho, usant de sigles et de considérations administratives, est souvent d’une lecture ingrate. Les actions civiles et militaires sont de plus en plus étroitement imbriquées dans les missions confiées aux armées. Cela a été particulièrement net en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo dans les années 1990, puis en Afghanistan dans les années 2000.
Les missions mixtes, visant à gagner « les cœurs et les esprits », réactivent une vieille tradition de l’armée française, remontant à la guerre d’Algérie et à ses sections administratives spécialisées (SAS) chargées de rétablir, par leurs actions supposées philanthropiques menées sous uniforme (enseignements, vaccinations, etc.), le prestige des armées françaises. Or, en ex-Yougoslavie comme en Afghanistan, ce sont précisément les troupes issues de l’armée d’Afrique (notamment la Légion étrangère et l’infanterie de marine) qui se sont trouvées les plus impliquées dans ces nouvelles missions indissociablement civiles et militaires.
Comme le note aussi Jeanne Teboul, l’Histoire est omniprésente dans la vie interne de l’armée, mais dans un rapport totalement dépolitisé. « Tout se passe comme si le passé était vidé de sa substance historique […]. Il constitue d’abord une ressource discursive qui fait autorité dans les discours. Le recours à la tradition permet de fonder les pratiques actuelles en leur conférant une légitimité indiscutable. »
Il y aurait long à dire sur l’imbrication entre activités civiles et militaires des armées françaises, et en particulier sur la manière dont ces opérations sont utilisées pour valoriser l’image de l’institution militaire.Le livre de Grégory Daho, cantonné à l’étude des structures administratives, n’est porteur d’aucun regard critique. Il n’est pas interdit d’y voir un effet du financement des recherches par la Délégation générale à l’armement du ministère de la Défense, dûment remerciée en avant-propos (Christel Coton étant en la matière l’exception).

Nicolas Chevassus-au-Louis

site MEDIAPART, 5 mars 2017

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