De fil en aiguille
Article mis en ligne le 12 mars 2018
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Attention ! Nous voilà en avril. Vous et moi pour le coup sommes pris dans ses filets. En avril se cache un rival, ce n’est pas le Gérant du Rare, ni tous les anagrammophiles qui me contrediront. Avril cache un rival ! Rival de qui, de quoi ? De ses voisins bien sûr : ses voisins calendaires. Mars tout d’abord, son prédécesseur, lequel il n’y a pas si longtemps nous annonçait le printemps ; même que certains y voyaient comme un symbole, une invitation à faire de ce regain naturel un renouveau social. Bref ! Rival aussi, cet Avril, de Mai, de Juin, ses successeurs qui, eux, nous amènent directement vers l’été.
« Encore heureux qu’on va vers l’été », écrivait, en 1975, l’écrivaine anarchiste Christiane Rochefort. Comme par hasard, elle décède au mois d’avril, quelques années plus tard. Un rival ce mois d’avril, vous voyez bien : rival de l’été, rival du printemps. Où le situer ? Il y aurait même, en continuant l’exploration décortiqueuse, du Viral. Carrément viral, ce rival avril.
Comment se fier à un tel agent double ? Il se cache dans le printemps en y mettant bien souvent des relents d’hiver ; d’où le proverbe non usurpé « en avril ne te découvre pas d’un fil ». Il a beau nous faire croire, dès son entrée en scène, qu’il s’agit d’une blague, nous ne nous laisserons plus prendre à l’hameçon : nous avons largement les preuves de sa félonie, et puisque l’heure est à la délation – une heure aux dimensions séculaires en quelque sorte – je ne vais pas me priver de dénoncer ce navrant avril.
Remontons, pour ne pas être accusé de prendre des exemples contemporains, mais plutôt comptant pour tous, à la fin du XIXe siècle. Je n’étais pas né, je vous jure, je n’ai donc aucun intérêt à mentir. Bref, en cette année 1889, cent ans après l’avènement des terroristes montagnards sur le sol français, après donc la naissance de Louis Lecoin, après donc le décès de Hugo, de Vallès et bien d’autres qui n’ont pas leur place ici, en cette année 1889, à la date du 16 avril, retenez-la bien elle vous sera demandée le jour de l’examen, naissait un certain Charles Spencer Chaplin, qui aura la carrière que l’on sait, en espérant que nos enfants, petits-enfants et les leurs ne l’auront pas oubliée. À Londres, allons donc !
Quatre jours plus tard, le 20 de ce même mois d’avril, naissait en Autriche (un autre ICH, un autre « Je » si vous préférez) un non moins futur célèbre, hélas, Adolphe Hitler, dont la carrière artistique prendra un tournant tout à fait différent de celle de son aîné de quatre jours. Aîné quoique rival puisque d’une autre langue et d’un autre pays, séparés qu’ils furent par une même mer. Frères u-terrains en quelque sorte.
Où veux-je en venir ? À ceci que l’Histoire, le Destin, ne tiennent qu’à un fil, le fameux fil dont il ne faut pas se découvrir. Moi je l’ai découvert. Je l’ai décousu. Ça ne sert aryen. Nous ne referons pas l’Histoire, mais avouez que c’est curieux : ces deux êtres qui naissent, quasiment en même temps, on ne va pas chipoter pour quatre jours, à l’échelle du temps, un détail de l’histoire ! Deux êtres donc, qui naissent en avril, deux êtres qui, chacun à sa façon, chacun à sa passion, adulé l’un et l’autre, vont, dans les quarante années suivantes, bouleverser le monde, je dis bien le monde et pas simplement leurs pays respectifs.
Si l’affiche du Kid, avec l’émouvant Jackie Cogan, tapisse toujours ma chambre, il paraît que l’empreinte de l’autre, le Guide, le Führer, est bien présente dans les têtes d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui. L’un a fait rire, continue de faire rire et fera rire j’espère bien des générations encore, l’autre a fait pleurer, continue de faire pleurer, et continuera, sans coup férir, fantôme vivant, à faire hélas pleurer. Comment susciter tant de vénération ? D’un côté comme de l’autre ! Le talent, indéniable, pour le premier. Le manque de talent, la rancune, la haine, la folie, pour le second.
Et si le nez de Clio peintre avait été plus long ! Clio, Muse de l’Histoire, responsable de tout. Si, par exemple, lors d’un échange scolaire, ou épistolaire, le jeune Charles Spencer avait rencontré le jeune Adolphe, si un lien, un fil (duquel il ne faut surtout pas en Avril se découvrir) s’était tissé entre ces deux gamins, s’ils avaient traversé ensemble l’adolescence, en ce début de vingtième siècle, à la veille de quatorze, devenant inséparables en dépit de la barrière linguistique, et si, et si...
Ils ont vingt-cinq ans, tous les deux, en 1914, cinquante ans à eux deux, à peine l’âge de ce Français à l’accent du sud-ouest, qui harangue les foules, ce Jaurès, qui dénonce, qui s’oppose à la guerre imminente. Les deux jeunes hommes, l’Autrichien, l’Anglais, attirés par ce colosse, eux qui ne le sont pas, attirés par cet orateur, eux qui rêvent de grandeur, décident : tiens c’est l’été, si nous allions passer nos vacances en France, goûter aux fameux croissants dont ils entendent parler.... Et les voilà traversant la frontière, se rendant à Paris, rencontrant le bonhomme, qu’ils entraînent, qui les entrainent, formant une espèce de triumvirat, de Triple Alliance, de Triple Entente tout à la fois, entrainant dans leur sillage.... Eh oui, toute la face de l’Histoire en eût été changée ! Il ne se serait rien passé au café du Croissant, les trois hommes discutant, diffusant leurs idées, leur idée, via les trois pays, et leurs voisins, et puis....
Voyez que l’Histoire ne tient qu’à un fil, infime, un film ! Le Dictateur alors n’aurait pas existé, ou alors, savoir, ils l’auraient fait à deux. Aurait-elle été crédible, cette histoire ? Comment imaginer un tel personnage, un tel monstre ? Cela aurait peut-être été un fiasco complet. Une fiction tout bêtement. Un poisson d’avril, quoi.

Yves Le Car Provisoire


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