La mémoire du vécu, ou les Contes de Graeme

« Tous les chênes sont historiques, mais quelques uns ne s’en vantent pas. »
Cette phrase, que Michel Ragon mit en exergue de l’un de ses romans les plus célèbres, roman historique fort documenté, et fort passionnant, Les Mouchoirs rouges de Cholet, pourrait s’appliquer à nos deux amis qui viennent de nous quitter, en février, à quelques jours d’intervalle, incapables l’un comme l’autre de se centenariser. Ils méritent bien, l’un et l’autre, le nom de chênes, ils méritent bien cette comparaison sylvestre, ces deux hommes, ces deux arbres qui, tant bien que mal, ont tenté de cacher, d’entacher, de toucher, de casser la forêt des routinières banalités, canalisées, des ornières ordinaires, ordonnées, subordonnées, où se perdent les peuples de petits poucets. Ils sont du même bois. De celui dont on fait les flûtes et les guitares, pour faire chanter le monde, pour enchanter et entrainer les enfants du monde entier, non pas pour les noyer, mais bien pour les choyer, non pas pour les broyer, mais pour les soigner, leur insuffler un vent nouveau, une vue nouvelle sur les choses. Ils sont de ce bois de charpente qui bâtit, non de celui qui abêtit, non pas du bois dont on fait les fusils ; de celui dont on fait les fûts, si !
Ils sont probablement du bois de cet arbre que l’on voit en dialogue avec le père Hugo (voir Les luttes et les rêves, dans Les Contemplations) qui « appartient à la vie indignée, qui porte les fruits mûrs, abrite les pervenches. « Ne venez pas, traînant des cordes et des chaines, vous chercher un complice au milieu des vieux chênes. »*
Oui, ces deux- là sont des chênes, des chaînons solides de la grande chaîne humaine. Du bois dont nous, Pacifistes, nous chauffons.

Allwright (7/11/1926- 16/02/2020)
On connaît les contes de Graeme : toutes ces ballades empruntées à Pete Seeger (Jusqu’à la ceinture, texte on ne peut plus pacifiste), à Woody(de bois) Guthrie (Le Trimardeur), à Léonard Cohen (Suzanne, L’Étranger), Tom Paxton (Petites boîtes toutes pareilles : les hommes vivent dans des petites boîtes toutes pareilles et, une fois morts, on les met dans des petites boîtes, toutes pareilles), tous ces arbres qui l’ont, qui nous ont précédés, ces autres chênes de bon grain, gênant, morigénant la forêt de l’ivraie.
Je fais partie de ceux qui s’essayèrent à caresser le palissandre aux fils de nylon, pour apprendre à des bouquets d’humains miniatures des chansons de paix, d’espoir, d’amour universel. À l’époque, le chanteur aux pieds nus n’avait pas encore écrit sa superbe Marseillaise, celle qui devrait être enseignée dans toutes les écoles de France et de navire, à la place de l’autre, la guerrière, la xénophobe (oui au xylophone, le son de bois, non aux xénophobes).
Graeme Allwright était un colporteur d’humanité ; j’ai eu la chance de le voir sur scène, il était de la race des Brassens, des Ferré, des Joan Baez, qui répandent, par leur présence, leur musique et leur poésie, des envies de contaminer le monde entier d’un virus de sympathie, chemin idéal vers le Pacifisme.

Ragon (24/06/1924- 14/02/2020)
Michel Ragon est de la même trempe. Sa guitare à lui, c’est une plume sacrément bien taillée. Je ne l’ai pas rencontré, je l’ai lu, je profite de sa disparition pour le relire, et ce dernier rendez-vous vaut bien un récital. Il nous parle de sa mère avec une langue et une tendresse, dont beaucoup « d’écriveurs » devraient s’inspirer. Il faut dire que celle-ci se retrouve veuve très tôt d’un ancien d’Indochine, que la boucherie militaire avait transformé en alcoolique, donc en cadavre sursitaire. Il faut lire L’accent de la mère. Cette mère aimante, lingère, n’a pas les moyens de payer des études à son fils. C’est ainsi qu’à 14 ans, quand d’autres vont user leur froc et leur cerveau servile sur les bancs du lycée, lui va bosser. Au turf. Et tous les métiers, comme on dit, défilent (Drôles de métiers est le titre de son premier livre, autobiographique) : saute ruisseau, aide-comptable, mécano, manutentionnaire, etc. Heureusement sa découverte des livres va le sauver, le menant petit à petit sur les quais de la Seine, où il sera plusieurs années bouquiniste, avant de s’intéresser à l’histoire, à l’architecture, à la peinture, au prolétariat, le pays d’où il vient, et où il reste. Il rencontre des personnalités comme Henri Poulaille, qui vont le stimuler, le pousser à s’instruire, à apprendre, à enseigner. Il devient critique d’art, il devient écrivain. Il faut lire évidemment La mémoire des vaincus, mais aussi La Louve de Mervent (qu’il dédie à Bernard Clavel, cet autre chêne, cet autre roc, cet autre frère), Les Mouchoirs rouges de Cholet, de véritables cours d’Histoire. Il a écrit également une Histoire de la littérature prolétarienne. J’en oublie, mais pour ne pas l’oublier, procurez-vous ses livres. Que Ragon reste ainsi parmi nous. Il est des nôtres !
Yves Le Car provisoire

* Il s’agit d’un texte où Hugo interroge l’arbre : Veux tu servir mon feu ? Veux tu servir pour ma charpente ? Veux tu servir etc. L’arbre répond oui, mais quand l’homme demande à l’utiliser pour faire une arme, l’arbre répond non « ne venez pas vous chercher un complice au milieu des chênes » Texte très pacifiste.


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