Une pacifiste en pays maya (1)
Article mis en ligne le 2 février 2010
dernière modification le 27 octobre 2013
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QUAND on part à l’aventure au Guatemala, on s’imagine grimper les volcans, marcher dans la jungle, subir les moustiques et autres compagnons tout aussi sympathiques, mais on ne s’imagine pas que l’aventure commence par prendre le bus !

Pas de plan, pas d’abribus (ou presque pas), pas d’horaires, pas d’office du tourisme ni de point d’information ; on attend au bord de la route en espérant profondément qu’un bus va passer. En voilà un, mais où va-t-il ? « Pana Pana Chimaaal ! », crie l’acolyte du chauffeur debout à l’entrée du bus, la tête dehors, suspendu par un bras. Je lève le mien, le bus s’arrête, l’acolyte prend mon sac, je monte, pas le temps de s’asseoir qu’on est déjà reparti. La musique à fond « Por qué te fuiste ? ». Je cherche du regard une place. Une vieille dame m’offre aimablement un bout de ces banquettes pour enfants des bus scolaires (offerts généreusement par Los Estados) supportant trois adultes (alors qu’elles sont prévues pour deux enfants), les enfants sur les genoux et quelquefois les poulets ou dindons dans les sacs. La vieille dame m’offre donc un bout de banquette pour poser ma fesse droite... Pendant que j’essaye de trouver l’équilibre, l’acolyte saute d’un bond à l’entrée après avoir solidement (du moins je l’espère !) attaché mon sac sur le toit du bus en marche. Puis je tente de trouver la cadence car le voyage n’est pas de tout repos : sur ces routes de montagne, au bord des précipices, dans cet engin sans amortisseurs, on produit plus d’adrénaline que dans n’importe quel manège ! « Que Dios te bendiga », comme pour nous rassurer... Ici, pas d’assurance vie, pas de Sécurité sociale en cas d’accident, aucune garantie ; on remet sa vie entre les mains du Créateur ! Mais, à ma grande surprise, je suis la seule à avoir peur de mourir.

Au bord du plus beau lac du pays, qui a construit son nid il y a plusieurs milliers d’années au creux des volcans, on peut entendre le soir le cri d’un drôle d’animal : « Ohhhh ! Ohhhh ! Ayúdame ! » Cri du désespoir lancé par les évangélistes dans un haut-parleur, on attend tous les soirs que quelqu’un nous réponde...

Il faut dire qu’ici, entre les femmes qui lavent chaque jour une montagne de vêtements, les hommes qui partent pêcher aux quatre coins du lac, les touristes qui se promènent en lancha motorisée et les petits cargos qui approvisionnent les pueblos alentour, le lac agonise de tant d’activités humaines... et il nous le fait bien comprendre ! Ce si beau lac qui, normalement, reflète les humeurs du ciel est désormais verdâtre, ravagé par une bactérie, tuant les poissons et empoisonnant l’eau qui fait vivre la population. Symptôme d’une maladie mortelle pour l’être humain, ici on demande la grâce de Dieu, que peut-on faire d’autre ?

Qu’il est bien difficile d’affronter ces perles noires qui nous demandent « un quetzal, un quetzal ! » (monnaie locale) lorsque nous avons la possibilité de voyager à travers le monde, selon notre bon vouloir, alors qu’eux partent vers le nord par nécessité, pour le travail, pour la famille, pour la survie. Peu d’entre eux reviennent, car pour y arriver ils ont dû payer les « coyotes », éviter la police, les douanes, traverser le désert. Beaucoup tentent de reconstruire une vie et donnent tout ce qu’ils peuvent pour leurs enfants.

Ces enfants qui grandissent dans des ghettos américains et qui, parfois, sont renvoyés dans leur pays d’origine alors qu’ils n’y ont jamais vécu. Beaucoup de ces jeunes faisaient partie de gangs, que vont-ils faire ici ? Des maras*... Et ici, on peut faire sa loi et recruter autant d’orphelins que l’on veut. Ces orphelins que l’on dorlote pendant un an, deux ans, qui pensent avoir trouvé une famille, et puis à qui on dit un jour qu’ils doivent tuer quelqu’un ou violer une femme s’ils veulent rester dans « la famille »...

Patience

Le Guatemala est le cœur de la civilisation maya. Vingt-trois langues différentes parsèment cette terre trois fois plus petite que la France. Certaines se sont faites gardiennes des légendes et de la cosmovision de leurs ancêtres. Il ne s’agit pas là de folklore ni de conservatisme, mais du droit à penser la vie et le monde tel qu’il leur semble le plus vrai, du droit à avoir leur vérité sans prétendre à La Vérité, du droit à décrire leur philosophie à travers des mythes sans qu’on les traite de primitifs. Les Mayas contemporains sont les descendants d’une civilisation perdue qui ont réussi à protéger leurs croyances de la Conquista, des catholiques, des dictatures militaires, de la guérilla, de l’impérialisme américain et enfin des évangélistes (qui leur ont fait beaucoup plus de mal en vingt ans que les catholiques en cinq cents ans !). Une seule église : la « Madre Tierra » où l’homme n’est ni son maître ni son esclave ; pas de prêtres qui prétendent détenir la parole de Dieu, mais des guides qui enseignent comment être guides ; pas de messe, mais des méditations autour d’un feu avec de l’encens au pied des pyramides ancestrales. Si leur culture existe encore de nos jours c’est que, comme ils le disent, la vie a bien voulu la conserver. Les guides ne forment aucun enfant à leurs croyances, il n’y a pas d’écoles où ils enseignent. Non, ils attendent... Ils attendent patiemment que quelqu’un vienne à eux, qu’une personne, que son histoire personnelle et le chemin qui l’a amenée jusqu’à eux, veuille, de son plein gré, perpétuer la culture maya. Et cette histoire de 2012 pourrait bien leur en amener quelques-uns, bien qu’ils craignent la dramatisation de cette date qui n’est pour eux que le début d’un nouveau cycle de l’Univers et non la fin du monde...

« Qué, tiene dueño la tierra ? Cómo así ? Cómo se ha de vender ? Cómo se ha de comprar ? » (Quoi, la terre a un propriétaire ? Comment ça ? Comment ça qu’elle se vend ? Comment ça qu’elle s’achète ?) Il y a plus de cinq cents ans que les indigènes luttent pour le droit à la terre. D’abord, contre les conquistadores qui les ont fait esclaves, puis contre les descendants des Espagnols qui les ont fait serfs, puis contre les entreprises américaines qui les ont fait sujets d’une république bananière, sans oublier les dictateurs racistes qui les ont persécutés et enfin les transnationales qui les chassent pour ouvrir des mines. Cinq cents ans d’oppression, et ce n’est pas fini, car aujourd’hui on se bat toujours pour la terre, mais aussi pour l’eau ! Après quatre cent soixante ans d’oppression, certains ont décidé de prendre les armes, ainsi commence la guérilla. Désormais, en plus de subir l’oppression, il va falloir endurer pendant trente-six ans les rafles, le terrorisme d’État, la réquisition de nourriture par les guérilleros, la guerre psychologique, la torture et - le plus dur - les disparitions. Le plus dur, car il est bien difficile de survivre avec l’espoir de revoir peut-être un jour les disparus. Beaucoup ont choisi l’exil, mais lorsque les frontières se ferment, quel choix reste-t-il ? Quand on est torturé sans aucune raison, on se dit que, quitte à l’être, autant l’être pour de vraies raisons, alors on prend les armes. Quand on veut faire des études, mais que l’on n’en a pas les moyens, on s’engage car les militaires offrent l’école et l’on oublie qu’on leur offre nos vies. Ici comme ailleurs, aujourd’hui comme hier, certains ont tenté de lutter sans armes, mais quand on nous dit : « Si tu n’es pas pour, c’est que tu es contre », on préfère se taire. Des accords de paix ont été signés en 1996, mais aujourd’hui on les appelle les « souvenirs de paix ».

Cultiver l’amour

« Hasta la victoria ! » Ici, ce n’est pas un cri de guerre, il se chante, guitare en main pour réchauffer son cœur, pour ne pas oublier et pour garder espoir car « l’espoir fait vivre, si tu n’en as plus, tu es comme mort et vivre relève de l’exploit ». La lutte continue et elle commence par des mots : ils et elles sont indigènes et se revendiquent comme tel(le)s - car ils savent que les Indiens sont en Inde ! Leurs armes sont leurs outils pour cultiver encore et toujours la terre. La nouvelle révolution est la construction d’un autre monde maintenant, tout de suite, avec ce que l’on a. Prendre le pouvoir ? À quoi bon... Alors on forme des coopératives sans leaders (du moins on essaye...), on fait des alliances entre les coopératives, on participe aux forums sociaux, on continue de descendre dans les rues, on cherche des solutions économiques, sociales, politiques sans aucune idéologie, on monte des théâtres populaires pour faire passer les messages et surtout on cultive « la seule fleur qui pousse et fleurit sans l’aide des saisons : l’Amour ! ». La Révolution, ici, est un champ qu’on laboure, où l’on sème des graines, que l’on cultive, que l’on entretient, pour enfin récolter les fruits de notre travail. Ce que l’on sème ? De la conscience ! Bien sûr que la Révolution se cultive avec nos mains et nos esprits, mais tout comme un champ, nous sommes à la merci du temps ; du temps qu’il fait, tout comme du temps qui passe... Pour certains, le moment des récoltes approche. Vision apocalyptique où c’est la vie qui récoltera les fruits de l’évolution humaine. Ici comme ailleurs, beaucoup pensent que l’on est arrivé au point de non-retour, mais, comme une goutte dans l’océan, certains ont plus que jamais de l’espoir, l’espoir en la vie car, quoi qu’il advienne, ils ont compris que le pire ennemi de l’être humain est la peur, et la pire d’entre les peurs celle de mourir.

Mélissa Gérard

Janvier 2010

* Maras : gangs particulièrement cruels formés depuis les années 1980 aux États-Unis et en Amérique centrale.

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