Une pacifiste en pays maya (2)
Article mis en ligne le 1er mars 2010
dernière modification le 27 octobre 2013
Imprimer logo imprimer

Après une semaine passée à la capitale, dans les condominios, ces quartiers où les riches se cachent derrière les murs, fils de fer barbelés, caméras et hommes armés à chaque coin de rue pour pourvoir vivre tranquillement leur richesse à côté des bidonvilles, je me suis évadée pour rejoindre le lac Atitlán. Il revêtait encore son habit aux couleurs du ciel, et sa beauté m’a remonté le moral. La crise a fait fuir les touristes, j’ai donc pu profiter d’un peu de solitude pour éclaircir mes idées. À la recherche d’associations, j’ai pris contact avec une bibliothèque ambulante. Nous nous sommes retrouvés à Antigua, l’ancienne capitale du Guatemala, qui a gardé son style colonial en en faisant du folklore pour touristes. L’association ne prenant pas de volontaires, et ne souhaitant pas m’engager à long terme, je me suis retrouvée sans rien. Moi qui rêvais de liberté sans trop savoir ce que c’était, j’ai soudain pris peur de n’avoir aucun but, de n’avoir plus aucun repère, de me retrouver seule loin des gens que j’aime et qui me guident. Moi qui avais toutes mes journées vides, toutes les heures libres, je ne savais plus quoi en faire. Du tourisme ? Ça ne correspond pas vraiment à ce que je recherche... Même si ça ne m’empêche pas de faire quelques balades.

Quelqu’un m’a alors proposé de rejoindre une amie qui possède une finca. L’idée ne m’a pas vraiment enchantée, mais lorsque j’ai appris qu’elle avait donné plus de la moitié de ses terres à trois communautés indigènes, qu’elle leur avait apporté l’électricité et qu’elle continue de leur en fournir gratuitement, la curiosité m’a envahie. Bien que je ne regrette pas d’y être allée, mon intuition ne m’a pas trompée... J’ai pu voir le néocolonialisme qui se targue d’être le sauveur des pauvres indigènes incultes, qu’il faut éduquer à nos grandes valeurs occidentales et qu’il faut soumettre aux lois du marché ! Je ne blâme ni l’Allemande qui possède la finca et qui joue la bonne samaritaine assise à une grande table et servie par des indigènes, ni les indigènes qui veulent vivre en paix et qui pensent le faire en servant joyeusement et avec fierté les maîtres occidentaux, car je sais que l’habitude est une prison dont il est difficile de trouver la clé... Mais j’ai tout de même passé un très bon moment avec les femmes des communautés. Elles m’ont posé des questions d’êtres humains qui rencontrent un être humain d’une autre contrée : « Que semez-vous, en France ? Comment sont les paysages, les saisons ? Qu’est-ce que vous mangez ? Qu’est-ce que vous tissez ? Quels animaux parsèment vos terres ? C’est où la France ? Au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest de chez nous ? Etc. » La discussion s’éternise, car mes yeux ont vu beaucoup plus de la Terre que les leurs. Je m’empresse alors de leur décrire l’océan (même si je ne suis pas sûre qu’elles se représentent réellement son ampleur), de leur décrire nos quatre saisons (je ne pense pas qu’elles sachent vraiment ce qu’est la neige). Bref, l’espace d’un instant, je les ai fait voyager et ça m’a fait du bien !

De retour à Antigua, mon esprit s’est perdu, je ne savais plus pourquoi j’étais partie... Qu’est-ce que je cherche, au fait ? Je me suis mise alors à chercher ce que je cherchais... Et quand on cherche ce que l’on cherche, les questions nous tourmentent, car pour savoir ce que l’on cherche, quel chemin on a envie de prendre, on se met à regarder le chemin parcouru, on explore son ego, on questionne la vie, on cherche les réponses, mais les questions insistent... J’ai trouvé quelques réponses et surtout la plus importante qui m’a permis de continuer à me questionner sans être tourmentée : la réponse est dans la question... et pourtant cela est une réponse ! J’ai alors découvert que chaque chose a son contraire (comme par exemple la question et la réponse), mais que le contraire n’est jamais totalement contraire. De là, est arrivée une avalanche de questions, et le voyage s’est fait spirituel.

J’ai eu connaissance d’une école de méditation au lac Atitlán, idéal pour poursuivre mon voyage intérieur ! J’y ai appris à me détacher de mon ego. J’y ai compris qu’il était important d’apprendre à mourir pour apprendre à vivre, car nous sommes aussi vivants que mourants, que s’il y a bien une chose dont nous sommes tous certains c’est qu’on va tous finir dans le même trou... et accepter la mort, ne plus en avoir peur, m’a permis de me détacher de bon nombre de choses, de vivre la vie avec plus de légèreté tout en lui donnant plus de valeur, tout en prenant les choses plus au sérieux. J’ai découvert que pour qu’il y ait évolution, il faut que la vie ait gardé en mémoire les vies passées et que, d’une certaine manière, ces vies sont en nous et qu’elles peuvent même résonner en nous. J’ai pris conscience de l’ampleur que peut avoir ma conscience et qu’elle peut se développer tout en sachant qu’elle a des limites : mon humanité, dont je ne peux prétendre qu’elle soit l’unique foyer de la conscience puisque, justement, ma conscience est limitée par ce que je suis. J’ai aussi et surtout compris qu’il est plus important de comprendre sa vérité que de chercher La Vérité, s’écouter et faire et dire ce qui nous semble juste. Bref, j’ai compris que, dans la vie, on avance à l’aveugle, car notre chemin ne s’éclaire que pas à pas... Bien entendu, toutes ses vérités ne sont vraies que pour moi et celui qui le ressent comme tel.

Le chemin qu’on arpente est souvent semé d’embûches. Les cours étaient en anglais alors, frustrée de ne comprendre que le quart de ce qu’y était enseigné, je suis vite partie rejoindre un Allemand rencontré dans un bus, toujours au lac Atitlán, dans un hameau où viennent peu de touristes. J’ai fait à cet endroit des rencontres incroyables. Un Suisse (toujours étrange d’entendre l’accent suisse, surtout à l’autre bout du monde !) qui voyage depuis vingt ans en travaillant à droite et à gauche. Il n’a jamais eu de maison, de famille, de carrière. Il vit depuis vingt ans dans les dortoirs des auberges du monde. Vieux gauchiste désespéré de ne pas voir arriver le « grand soir », il se retranche dans ce qu’il croit être une marge. Malgré nos désaccords, j’ai beaucoup aimé écouter son parcours et ses idées, ce qui me permet de toujours mettre à l’épreuve les miennes. J’ai aussi rencontré une Maya kakchiquel qui m’a ouvert avec tant de simplicité ses bras et les portes de sa maison. Une journée fabuleuse où j’ai tenté d’apprendre à tisser avec leur technique ancestrale si complexe, et où j’ai fait de mon mieux pour faire les tortillas. Pas facile de se servir de ses mains quand on n’a jamais appris à le faire ! Puis j’ai fait la connaissance d’un homme avec qui l’on a parlé du calendrier maya. Voyant mon intérêt, il m’a accompagné à un pueblo à la recherche d’un guide maya. Comment fait-on ? On demande... La première personne sait rarement, mais connaît toujours quelqu’un d’autre qui pourrait nous renseigner. Quatre personnes avant de tomber sur le bon. J’ai beaucoup appris, mais difficile de déchiffrer les métaphores des mythes. Je ne vais pas m’étendre... J’ai juste envie de dire que si l’on cherche, la vie nous donne toujours les moyens de trouver.

Ces rencontres ont façonné mon chemin. Dernière étape pour le moment : le militantisme au Guatemala. La sœur d’un ami m’a aimablement invité à une caravane culturelle dans de lointains villages. J’y ai découvert des personnes à la révolte digne et humble (semblable à celle que j’ai découverte à L’Union pacifiste et chez d’autres amis plus solitaires...). Principalement des femmes, plutôt normal quand la caravane culturelle concerne le droit des femmes. Femmes, paysannes et indigènes : trois lourds fardeaux à porter ici... Elles en font pourtant leur force et se battent avec détermination, non-violence, dignité, humilité et joie de vivre ! J’ai rencontré d’anciens guerilleros, des militants pacifistes qui ont subi la guérilla, des acteurs qui se battent à coup de pièces de théâtre et puis des hommes et des femmes qui tentent de remettre en question leurs façons de vivre.

Après avoir été volée, je suis aujourd’hui de retour dans la capitale. J’essaye de mettre en pratique mes belles théories sur la tolérance, l’écoute, la prise de position et de parole... Pas aussi facile à faire qu’à dire ! Je repars sur les routes la semaine prochaine vers le Chiapas. Mon espoir n’arrête pas de grandir, car dans cet État du Mexique se passent des choses nouvelles. D’une part, l’autogestion est pratiquée depuis douze ans ; d’autre part, c’est ce qui me donne plus que jamais de l’espoir, il me semble que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une armée révolutionnaire déclare que les armes les plus efficaces qu’elle ait utilisées étaient « la parole et le silence » !

« Contre la guerre, il n’y a pas d’autre guerre, mais la résistance digne et silencieuse. »

« Nous vîmes que, par le silence, nous parlions comme celui que nous sommes réellement et non pas comme celui qui apporte la guerre ; comme celui qui cherche la paix et non pas comme celui qui impose sa volonté ; comme celui qui désire un endroit où chacun a sa place et non pas comme celui qui est seul et simule la foule autour de lui ; comme celui qui est tous, même dans la silencieuse solitude de celui qui résiste.

« Et nous vîmes que la volonté de paix en se taisant s’affirme aussi, se montre et convainc. »

Je me méfie, car l’armée est toujours pleine de munitions, mais à ces paroles je ne peux pas rester insensible.

Mélissa Gérard

Février 2010

Actus

Dans la même rubrique



Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.79.33