Une pacifiste en pays maya (fin)
Article mis en ligne le 31 mai 2010
dernière modification le 27 octobre 2013
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Comme les communistes qui partaient voir la révolution en URSS ou les anarchistes qui rejoignaient l’Espagne, le tourisme révolutionnaire a connu un grand essor au Chiapas, depuis que des Indigènes - qui ont pris le nom de « zapatistes » en l’honneur du leader Zapata de la révolution de 1914 - ont lancé un cri « Ya basta ! » (« Ça suffit ! »).

Et quand on se retrouve à quelques kilomètres de leurs territoires autonomes, on se dit qu’on peut peut-être aller jeter un coup d’œil. Direction San Cristóbal de Las Casas, ville touristique au plus haut point, prise par les rebelles en 1994 pour une nuit, le temps de lire à haute voix la Première Déclaration de la forêt Lacandone.

(http://cspcl.ouvaton.org/rubrique.php3?id_rubrique=3).

Après avoir franchi la frontière guatémaltéco-mexicaine tenue par les militaires, nous pouvons d’abord être émerveillés par les plaines rocailleuses du sud du Mexique, les villages indigènes qui parsèment le chemin, puis une très belle base militaire en construction, pour enfin arriver au zócalo (la place centrale) de style colonial. Depuis quelques années, la ville subit des transformations afin de mieux accueillir les touristes. Le centre-ville a été récupéré pour faire des rues piétonnes que se chamaillent les restaurants italiens, les boulangeries françaises, les multiples bars américains et les boutiques de souvenirs mexicaines. Les cortèges de touristes menés par un guide sillonnent les sites « à voir » accompagnés d’une horde de femmes et d’enfants, tous indigènes, qui descendent des montagnes chaque matin pour tenter de vendre des babioles sans intérêt que l’on achète pour garder bonne conscience. Les habitants ont été chassés du centre-ville et les paysans rejoignent chaque année en plus grand nombre la ville. Ce qui donne des quartiers perpétuellement en construction, bâtis à la va-vite, auxquels on a accès par un Combi collectif sur une route en terre, soulevant un nuage de poussière sur notre passage. Les « spanish schools » fleurissent, non loin des nombreux hôtels et auberges de jeunesse où la langue la plus écoutée n’est pas l’espagnol, mais l’anglais. Parmi les nombreux tissus, vêtements, poteries, statuettes de décoration et autres souvenirs proposés dans les marchés, nous pouvons acheter les tee-shirts représentant le passe-montagne, les yeux et la pipe du sous-commandant Marcos (porte-parole de l’EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale), des poupées de zapatistes en passe-montagne et armés d’un bâton de bois et autres souvenirs révolutionnaires. Difficile de distinguer les touristes du tourisme commercial des touristes révolutionnaires !

À l’égard des zapatistes, de multiples voix se sont prononcées. Il y a ceux qui les soutiennent, mais qui trouvent qu’ils ne font que donner un coup d’épée dans l’eau ; ceux qui ne connaissent pas leur existence ; ceux qui ne veulent pas en entendre parler pour ne pas prendre position ; ceux qui soutiennent leur cause, mais pas leurs méthodes ; et ceux qui les critiquent, soit parce qu’ils sont évangélistes et que les rebelles sont majoritairement catholiques, soit parce qu’ils font l’amalgame entre zapatistes et indigènes et qu’ils sont tombés dans le piège du gouvernement qui a généreusement offert des routes et des vivres à des indigènes non zapatistes pour diviser - et ça marche plutôt bien - ou soit parce qu’ils sont tout simplement contre leurs idées de « Justice, Liberté, Démocratie ».

Commander en obéissant

À la recherche des zapatistes, je tombe, un après-midi, devant la cathédrale, sur un groupe de manifestants qui dénoncent l’emprisonnement de leurs camarades et qui demandent leur libération. Des femmes indigènes les accompagnent. Ce sont les mères, les sœurs et les enfants des prisonniers politiques accompagnés de leurs amies. J’apprends qu’ils font parti de « L’Autre Campagne », une organisation civile zapatiste qui s’est formée en 2004, lors de l’élection présidentielle, et dont l’idée était de faire une autre campagne, non pas pour gagner les élections, mais pour une autre démocratie où « celui qui commande commande en obéissant ». Depuis, elle multiplie les manifestations pacifiques pour diffuser l’information, pour demander la libération des nombreux prisonniers politiques, pour dénoncer la militarisation de la zone qui s’intensifie (aujourd’hui, on peut compter un soldat pour neuf habitants), pour demander l’application des accords de San Andrés, signés en 1996 par le gouvernement et l’EZLN, qui ne sont toujours pas respectés par le gouvernement et, enfin, pour mener des débats sur la construction d’un nouveau système de pouvoir car, pour les zapatistes, « pour avancer sur le chemin, il faut avancer en questionnant ». On me parle de l’université de la Terre et d’une conférence internationale qui doit s’y dérouler à la fin de l’année.

L’université de la Terre a été fondée il y a vingt ans par des intellectuels sympathisants des zapatistes et dont le but était de donner un enseignement gratuit aux indigènes qui n’avaient pas les moyens de faire des études. L’idée était surtout d’apprendre à apprendre. Aujourd’hui, elle s’est ouverte aux non-indigènes et aux internationaux bien qu’une attention soit portée à ce que cette université profite avant tout aux indigènes. Des cours de mécanique, de couture, de tissage, de poterie, de jardinage avec des techniques biologiques, de menuiserie, de recyclage des déchets, de reliure de livres et de philosophie sont donnés par des formateurs. Chacun choisit ses cours, il n’y a pas de notes, pas d’examens, tous les âges se côtoient et les élèves et les professeurs partagent aussi bien les cours que les repas. Les élèves sont hébergés dans des bâtiments qui respectent l’environnement, ils s’occupent du tri et du recyclage de leurs déchets, vont pédaler des heures pour faire fonctionner leur système autonome d’eau, puis des heures pour leur électricité, et mangent ce qu’ils cultivent. L’université est aussi un lieu de débats où chaque semaine se tient une revue de presse et où se déroulent régulièrement des conférences portant généralement sur le zapatisme. Cette fois, elle avait pour thème « les mouvements anti-systémiques ». Des gens du monde entier sont venus pour y assister et y participer. Les indigènes - hommes, femmes, enfants, bébés, vieillards - étaient présents bien qu’ils ne parlent pas bien l’espagnol. Des intellectuels, des punks, des militants, des journalistes, des babas cool, des étudiants, des Mexicains, des Américains, des Européens se sont côtoyés pendant quelques jours. La conférence se termine par la prise de parole d’un indigène en tzotzil, surpris d’entendre autant d’accents différents venant des quatre coins du monde, nous remerciant tous de venir jusqu’à eux pour les soutenir dans le triste sort de leur peuple.

Toujours à la recherche des zapatistes, je prends le chemin d’Oventik, le caracole ouvert aux visiteurs. Chaque jour depuis le 1er janvier 1994, au minimum un étranger par jour leur rend visite. Au début, aucune règle n’était imposée, mais, à la suite de débordements de la part des touristes comme de la part des paramilitaires, il a été décidé de réglementer les visites.

Rien pour nous

Les zapatistes se sont parfois retrouvés avec des touristes complètement bourrés à courir tout nus dans la forêt ; et bien que l’on puisse comprendre la fougue de l’être humain qui retrouve la nature, cela reste irrespectueux pour les coutumes indigènes... Par ailleurs, les touristes ont déjà servi de cible pour les paramilitaires qui les kidnappaient ou les embêtaient, pour ensuite accuser les zapatistes de l’avoir fait. De plus, les espions, infiltrés et autres sont à prendre en considération. Nous arrivons donc à Oventik : « Tout pour tous. Rien pour nous. Vous êtes ici en territoire zapatiste. Ici, le peuple commande et le gouvernement obéit. » Deux femmes cachées par un foulard rouge ne laissant apparaître que les yeux et couvertes d’un châle demandent au groupe de touristes que nous sommes ce que nous voulons. Elles nous demandent nos passeports qu’elles emportent dans une baraque en bois peinte de fresques évoquant des révoltes. Elles nous ouvrent le portail et nous mènent à cette baraque. Des hommes et des femmes en passe-montagne nous reçoivent et nous demandent l’objectif de notre visite. « Nous sommes intéressés par votre lutte, mais nous souhaiterions en parler. » Très bien, nous pouvons aller voir le Conseil de bon gouvernement (CBG). Nous passons devant une clinique, des boutiques, une coopérative de femmes pour leur artisanat. Tous les bâtiments sont en bois, et tous sont peints. Sur le mur de la clinique s’étale le grand visage de Zapata, sur un autre bâtiment un épi de maïs où les grains sont des visages recouverts d’un passe-montagne, sur l’école des arbres où sont assis les enfants, etc. Nous entrons dans la baraque du Conseil, où ils siègent tous le visage pareillement couvert d’un passe-montagne, et ils nous invitent à nous asseoir sur des bancs en bois, très sommaires. La conversation peut commencer. Sur ces visages où l’on ne voit que les yeux, la gêne est perceptible, mais leur regard, toujours tourné vers le bas, nous met en confiance, ils écoutent. Chacun pose ses questions pour mieux comprendre l’organisation des villages autonomes, pour vérifier un point historique, pour tenter de connaître leurs projets à venir, etc. Nous restons une bonne heure, puis le Conseil nous délivre un papier nous autorisant à visiter le village, avec interdiction de prendre en photo les visages qui ne sont pas couverts et les voitures portant une plaque d’immatriculation. Nous visitons l’école, qui était désertée pour les vacances, tentons d’apprécier la balade malgré le froid des montagnes, la pluie et la brume qui nous ferme l’horizon, et repartons avec le regret de ne pas pouvoir prendre le temps de s’imprégner toujours plus de l’air de révolte qui règne en dignité ici.

Mélissa Gérard

Mars 2010

Actus

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