Pour un monde enfin civilisé !
Article mis en ligne le 9 juin 2010
dernière modification le 1er mai 2012
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Et voilà revenu le temps des terroristes ! Bien sûr, je n’aime pas beaucoup les gens qui tuent leurs semblables pour des idées, pour un idéal noble, pour une société plus juste. Mais je fais la différence entre le fou, malade ou non, et dangereux, et peut-être malheureux après tout, et, d’autre part, le combattant contre le nazisme, même s’il y a entre eux une parenté. Il y a certainement un goût secret pour le combat. « Si les gens refusaient d’y aller, il n’y aurait pas de guerre. C’est que ça leur plaît », disait Céline dans un entretien télévisé à la fin des années 1950.

Et j’en arrive à ces terroristes, utilisés par les médias à la solde des chefs d’État pour nous terroriser, nous, les hommes d’en bas !

Si l’emploi de ce mot me travaille tellement, c’est que des terroristes, j’en ai vus ! et des criminels ordinaires aussi.

Par exemple, j’ai passé une année scolaire avec Carlos, seul à seul, puisqu’il voulait se perfectionner en français, à l’oral. Je l’ai donc entendu, trois heures par semaine, pendant six à sept mois. Et ça ne ressemble pas du tout au portrait qu’on en fait !

D’abord, Carlos, c’est un surnom inventé par la police. On a dit aussi « le chacal ». Brrr ! on en a froid dans le dos. Eh bien, on a tort ! Il n’est pas pire que Churchill, Malraux, De Gaulle, Kennedy, Brejnev et tous les autres.

Carlos s’appelle en réalité Illich Ramirez Sanchez. Il est vénézuélien et l’on doit à ses parents ce prénom insolite, qui est celui de Lénine, et qui tranche avec son patronyme espagnol. En Amérique du Sud, il y avait ainsi des riches communistes, admirateurs de l’URSS. Je le revois, Carlos, déambulant dans les couloirs de la maison centrale de Saint-Maur, la démarche élégante et le complet veston très classique. Il entre dans la salle de classe, me salue, et, très vite, il n’y a plus que lui qui parle. Politique ou littérature. Il est manifestement au service d’une cause, celle des Palestiniens. Il vient de publier un livre, qu’il me dédicace : L’islam révolutionnaire. Je me perds un peu dans les noms qu’il cite. Mais j’apprends aussi beaucoup de choses. Par exemple, j’ignorais que Malraux ne savait pas piloter un avion, lui, le chef de l’escadrille Normandie Niemen.

« Mais il était courageux, il restait à côté du pilote... il n’est entré dans la Résistance que fin mai 1944. Mais pas par opportunisme ! Avant, il ne croyait pas à la victoire des Alliés... Pinochet ? Il a toujours été populaire au Chili. Ce que vous dites en France est faux. Allende est un bourgeois pour le peuple chilien... »

Il émaille ses propos de réflexions, qui ne sont pas très différentes de celles des résistants français durant la Seconde Guerre mondiale. «  Un traître, il faut bien l’éliminer ! Je ne suis pas favorable à une dictature, mais à un régime autoritaire... Regardez, les enseignants, avec des boucles d’oreille, des piercings, ça n’a pas d’allure ! C’est complètement décadent... » Il a des idées sur tout, Carlos. Par exemple, quand Sarkozy se déplace et qu’il a mobilisé des centaines de policiers pour le protéger, c’est en réalité pour son image. Pour que ça montre son importance.

Depuis (c’était en 2005), Carlos est allé à Clervaux, puis il est revenu à Poissy. Je reçois régulièrement une carte postale, plusieurs fois par an, ou alors il me téléphone. En plus, il peut avoir de l’humour. Lors de la Journée de la femme, il envoie une carte à la mienne avec cette phrase : « J’espère que cette brute de Hénault ne vous inflige pas de mauvais traitements ! »

Autres « terroristes », les membres d’Action directe. Très instruits. En ce moment, André Olivier, l’un des fondateurs, prof de lettres dans la région lyonnaise, très serviable et dévoué avec les détenus, est responsable de la bibliothèque de Saint-Maur. « Dédé » défend toujours l’idée de la guerre sociale. Je ne sais pas s’il est toujours partisan des attentats et d’ailleurs je ne le dirais pas. Je sais que, selon le droit, il pourrait demander une mise en liberté conditionnelle. Mais personne ne veut s’intéresser à son cas. Terroriste, Dédé ? Beaucoup moins que les Alliés quand ils bombardaient plusieurs villes de France au nom de la liberté. Ce sujet est tabou, mais plusieurs auteurs parlent de 70 000 victimes civiles. Et s’il faut parler plus clairement encore, il va falloir appeler terroriste le gouvernement américain, qui a terrorisé, à titre préventif, les populations du Moyen Orient. En Irak, par exemple. En Afghanistan. D’ailleurs, toutes les armées du monde sont des bandes de terroristes organisées et à la solde des États.

Je veux bien qu’on arrête les terroristes, mais alors il faudra emprisonner des centaines de millions de personnes qui s’entraînent actuellement un peu partout sur la planète. Elles sont responsables de beaucoup plus de morts et de misère que ces groupes isolés.

Quant à la moralité de tous ces « héros », faut-il toujours rappeler que Churchill, par exemple, adorait survoler les champs de bataille, après la bataille bien entendu ! Que l’ordre de violer les femmes en Allemagne en 1945 avait été donné aux armées victorieuses ?

Je trouve qu’on est bien mal placé pour faire la leçon aux terroristes.

Ou alors, il faut supprimer toutes les armées et toutes les usines d’armement. Un sacré boulot en perspective ! À la fin, il n’y aurait plus que des civils.

On serait enfin civilisés !

Rolland Hénault

Juin 2010

Actus



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