Le sable et le roupillon

Mon cher Samuel, je ne sais pas où t’écrire, pourquoi pas dans ces lignes, dans cette page censément réservée au pacifisme. A la Paix. A l’Humain. Rien de ce qui humain ne m’est étranger. Rien de ce qui est inhumain ne m’est indifférent. Je t’offre cette page : une page qui dénonce les armées, les armes, les tueries, les massacres ; une page qui défend les victimes de tueries, les victimes des armées, les victimes de la bêtise : c’est bien le moins que ton nom, que ton histoire, que ton drame, y figurent.
Mon cher Samuel, ou cher Maître, ou Monsieur le Professeur ; quel est le terme le plus approprié. J’ai oublié Cher Ami. Oui, nous aurions pu être amis. Nous l’étions peut-être, sans le savoir, sans se connaître. Un ami, c’est quelqu’un avec lequel on est en symbiose, pas forcément d’accord sur tout, mais à même d’échanger, de discuter, de confronter, avec intelligence, nos idées, nos idéaux. N’est-ce pas le propre, tout simplement, de la civilisation, que de partager, de communiquer, de s’opposer, au besoin, dans le respect et l’écoute mutuels ?
Mon Cher Ami Samuel ! J’aimerais être à nouveau un petit garçon, un adolescent même et t’avoir pour professeur. L’un des plus beaux métiers du monde, sans conteste, l’une des plus belles fonctions : éveiller les consciences, aider à penser, donner les outils à la jeunesse pour utiliser le mieux possible son cerveau, montrer la route, du moins l’ouvrir pour que chacune et chacun , à partir d’un point de départ, puisse se forger, se former, s’affirmer, s’exprimer, se nommer. Enseigner c’est comme dessiner, ou plutôt tracer en pointillés un profil, que l’élève saura, les outils en mains, renforcer, surligner, consolider. C’est vrai, je ne t’écoutais pas beaucoup, en classe, je ne savais pas, à l’époque, combien c’est important. Combien sont importants tous ces outils, tous ces atouts que vous nous donnez.
« Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne » : j’en reviens toujours à ce vieil Hugo, mais j’irai même, si vous le permettez jusqu’à transformer son célèbre alexandrin : Chaque enfant qu’on enseigne est un Humain QUI gagne.
OUI TOUT DEPEND sans doute de ce qu’on lui enseigne. Regarde ce gamin. Imagine ce gamin ! Il a eu quoi, il a eu qui, comme professeurs : des intégristes, probablement, qui lui ont bourré la cervelle. L’enseignement, c’est l’ouverture d’esprit, c’est apprendre à penser par soi-même. On est malléable à ces âges. On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans. Parce que tu crois qu’ils sont plus sérieux les gens, les adultes, les adustes, les caducs, les incultes, les fous d’odieux, les ordures , qui l’ont formé, formaté, robotisé, téléguidé. Parce que non seulement ils t’ont tué, assassiné, décapité (bien sûr, ils arrachent la tête, la tête, c’est ce qui pense, ce qui leur manque) mais ils ont tué, assassiné, sacrifié, ce gamin de dix-huit ans, qui aurait pu avoir, lui, et combien de ses contemporains sacrifiés sur l’autel de la Haine, un tout autre destin si, et seulement si, comme on dit en mathématiques, s’il avait côtoyé des gens comme toi, s’il avait pu étudier, apprendre de façon laïque, dans le respect, l’écoute, l’intelligence, d’autres vérités, d’autres histoires que les fables amorales menant à la haine, à l’exclusion, à la décapitation d’autrui.
Mon cher Samuel, Monsieur le Professeur , tu aurais pu continuer, quelques années encore, à exercer ton métier, le plus beau métier du monde, tu aurais pu continuer de montrer, d’expliquer aux gamins ce qu’on appelle la laïcité, ce qu’on appelle la liberté d’expression, ce qu’on appelle l’Humanité, autant de termes inconnus de ton assassin, de tes assassins, le gamin n’étant qu’un instrument, qu’un outil, qu’un pion, qu’un robot obéissant bêtement, à l’enseignement, pardon, à l’endoctrinement donné. Tu aurais pu continuer à vivre heureux, à transmettre ce que tu connaissais, ce que tu aimais, et marcher sereinement, fièrement vers une retraite bien méritée. Tu aurais vécu inconnu, ombre parmi les ombres, un prof parmi tant d’autres. Aujourd’hui, ils ont abrégé ta carrière, ils ont abrégé ta vie, et ils t’ont immortalisé, ils ont fait de toi un symbole. Ton nom rentre dans l’Histoire, cette Histoire que tu enseignais, cette Histoire que tu aimais. Ton nom restera dans l’Histoire comme un emblème de la liberté bafouée, ton nom restera au côté de Charlie. Ils t’ont rendu célèbre, ces écervelés. Eux n’ont rien dans la tête, ils jalousent ceux qui ont la tête bien faite, la tête bien pleine.
Oui, tu te demandes : Pourquoi le sable ? Pourquoi le roupillon ? Non, ce ne sont pas des fautes de frappe. Le sable, on aimerait tant y être, s’y coucher, pour lire, un bon livre sur l’Histoire du monde, ou piquer un bon petit roupillon, nous conduisant dans des rêves de paix, des rêves de pays fraternels, libres, où règnent le respect, la liberté d’expression, et toutes les expressions de la liberté. Le sable, ça évoque aussi le désert, le vide, le néant où roupille encore certaine forme d’intelligence, de liberté, de fraternité. Les enseignants, les éducateurs, les professeurs, d’Histoire notamment, cette discipline essentielle, sont des marchands de sable marchands de sable, qui sèment, dans la tête, dans le cœur, de « chaque enfant qu’on enseigne » un grain, non pas pour les endormir, mais pour les éveiller, et les émerveiller. Merci, mon cher Samuel.

YVES LE CAR


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