Enfants voici les bleus qui passent

« Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles du désir de vie. »
Khalil Gibran, poète libanais

J’avais inscrit cette phrase sur le mur de ma chambre quand j’étais ado, désirant n’appartenir à personne, avant d’être père moi-même. De pas­ser de l’autre côté du miroir. Sage précepte : vos enfants ne sont pas vos enfants. Ne vous appartiennent pas. Attention ! Ils n’appartiennent pas plus à l’État, toujours prêt à s’approprier la vie, et la mort, de tout un chacun né sur son sol, ou pas, c’est selon ; plus on est debout, plus on vit. Et plus on vit debout, mieux c’est. Vos enfants ne vous appartiennent pas. Ils n’appartiennent pas plus à l’école fût-elle celle de la République ; la République et ses valeurs, la Ré­publique et ses malheurs, la Républi­que et ses voleurs, ses enjôleurs, ses enrôleurs ; la République et son His­toire, ses vérités, ses héritages, ses colo­nies, ses guerres… Tiens ! Ses guerres ! Son patriotisme, son devoir de mémoire, ses devoirs sans mémoires, sa pensée unique. Inique ! Cynique ! La République et son École qui forment l’enfant à son image, à l’image qu’elle a envie d’avoir de lui, d’elle ; la République qui fabrique ses ci­toyens de demain (demain… de maître), avec, au bout de la scolarité, logiquement : un individu, libre, apte à choisir sa vie, ses passions, ses occupations, un être qui n’appartient qu’à son présent, qu’à son avenir, ou plutôt auquel l’avenir appartient ; non, eh bien la logique n’est pas celle-là ! Il faut passer d’abord par la case Armée. Ce qui clôt le cycle scolaire, la formation de l’individu, de l’être social appelé citoyen, ce n’est pas une reconnaissance de ses acquis, encore moins une reconnaissance de ses désirs, de ses plaisirs, de ses loisirs, qu’allons-nous cher­cher là, mais le tampon, le sceau, la marque de l’Armée. Est-ce à dire que l’École forme, formate (qui ne veut pas dire fort en maths) des enfants-soldats ? Est-on soldat avant que d’être citoyen ? Est-on soldat avant que d’être adulte ? Avant d’être majeur ? ! Puisque l’Armée non seule­ment a sa place dans les écoles, mais y a le dernier mot. En fin de parcours (du combattant ?), tu dois subir cette « forma­tion », cette militarisation, cette décivilisation, cette discipline, sous peine tout simplement de ne pas pouvoir poursuivre tes études, tes projets, ta vie. Tes enfants ne sont pas tes enfants ! Ils ne t’appartiennent pas ! ILS APPARTIENNENT À L’ARMÉE, SNU = Soumission Négation Ultimatum.
Après le service militaire, qui avait pour seul mérite d’annoncer la couleur, si l’on peut dire, cette fabrique de crétins, cette mise au pas à la mode médiévale, que dis-je, antédiluvienne, au mode vaille que vaille, au mode marchoucrève, il y eut une période d’accalmie, où les enfants, les adolescents connurent une paix toute relative. Le patriotisme n’étant pas négligé pour autant, ne serait-ce que par l’adulation, l’adoration des Bleus, mercenaires du ballon rond que l’on pié­destalise au rang de héros, lorsqu’ils ont réussi à balancer le plus de balles possible de l’autre côté d’une frontière ; reproduc­tion ou répétition des vrais combats, ap­prentissage, abêtissage du chauvinisme, du nationalisme ; puis, les militaires, les mili­taristes, les volontaristes, les nationalistes, et la liste n’est pas exhaustive, ont trouvé dommage, et dommageable, ce laisser-aller chez nos jeunes gens, alors on a créé le sigle sibyllin JAPD (Journée d’appel de préparation à la défense), vite commué en JDC (Journée défense et citoyenneté) pour bien montrer que la défense et la citoyenneté vont de pair, sont une seule et même chose. Oh, c’est rien kidizé légens, ça dure même pas trois jours : trois jours pendant lesquels ton fils, ta fille appar­tiennent à l’Armée. Anodin sans doute. Trois jours de matraquage, de traquage, de traçage, d’encrassage, de bourrage de crâne. Je dis qu’ils et elles appartenaient à l’Armée, puisque sans ce passage obligé à la JDC (Jeune Délibérément Cons­crit) ils et elles perdaient tout droit civi­que. Civil. Cherchez l’erreur : des faits d’armes refusés entraînent le refus de toute possibilité d’action civile. C’est simple : désertion ! Désobéissance. T’as plus qu’à quitter le pays. Pour vivre heureux vivons cachés. En clair, la France, tu l’armes ou tu la quittes. Tu t’acquittes ou tu t’alarmes. Les Bleus sont à la porte. Les Bleus sont à ta perte. Et ce n’est déjà plus le même bleu, plus les mêmes mercenaires, plus le ballon, mais le bâton. La ligne bleue débauche… et embauche.
Ainsi vos enfants ne vous appartiennent pas. Qu’à cela ne tienne : ce qui vous appartient, ce qui nous appartient, c’est la responsabilité de les avoir mis au monde ; c’est l’Amour, ce sentiment un peu désuet, quelque peu oublié ; c’est la transmission de ce à quoi nous croyons, l’idée d’un autre monde possible, ou plutôt du même monde, débarrassé de « ces monstruosités : gouvernements, casernes, cathédrales, qui sont pour nous autant d’absurdité ». Ce qui nous appartient, en un mot, ça s’appelle l’Éducation, le droit de dire non, le droit d’objecter, le droit au libre arbitre, à la libre pensée, à la liberté. Lâchez-leur les baskets, ils y sont plus à l’aise que dans vos rangers, que dans vos rangs. Tous les enfants sont des sorciers, tous les enfants sont des poètes. Et la Paix leur est due. Le D.U. leur est dû. La Paix leur appartient. LEUR SALUT NE PASSERA PAS PAR LE SALE SNU.

Yves Le Car


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